Cheques and balances

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Qu’est-ce qu’il y a donc dans l’ADN de ce gouvernement, qu’il veut absolument mettre son nez ou son influence ou ses hommes ou ses femmes partout ?

Entendons-nous ! Tout gouvernement qui arrive au pouvoir a le droit, comme dans tous les pays au monde, de «choisir son équipe». Il est, en effet, légitime de vouloir diriger un pays en ayant confiance en ceux qui sont dans des positions décisionnelles. Si ce gouvernement est alors bien inspiré et s’il est aussi «smart» qu’il ne l’ânonne généralement, il regarde à deux fois avant de liquider tout fonctionnaire ou même nominé politique qui a agi avec justesse, avec intelligence et en toute loyauté vis-à-vis de l’État et des intérêts du pays. C’est ainsi que le président Obama conserve, en son temps, les services de Robert Gates au département de la défense, même si celui-ci est un nominé de son prédécesseur, George W. Bush. C’est aussi comme cela que l’on retient les services de Dev Manraj ou de Ramesh Basant Roi ou du Dr Narainen d’un gouvernement à un autre, je suppose…

Là où l’on ne fait pas confiance à quelqu’un, peut-être parce qu’il est compromis avec l’ancien pouvoir, on lui demande de partir. C’est encore plus clair s’il est incompétent. Mais, ayant licencié la personne en place (la formule locale du «lev paké alé», pour juteuse qu’elle soit, comporte inévitablement un sous-entendu de contrainte et de règlement de compte), on doit alors à son pays de choisir un remplaçant qualifié, compétent, intègre, plutôt qu’un simple affamé de prébendes, dont la principale qualification semble souvent être sa capacité de manger et sa proximité de «la cuisine»; pour compléter l’image de bouffe… avec appétit !

Cependant, quand ce gouvernement ne respecte même plus les institutions indépendantes, cela devient très inquiétant, voire alarmant. L’attaque contre le Directeur des poursuites publiques (DPP) de manière directe, avec rafle organisée au petit matin, suivi du Prosecution Commission Bill, a été un moment particulièrement pénible et angoissant pour le pays. Le DPP a un devoir d’indépendance et d’objectivité. Comme le speaker, le commissaire de police, le directeur de l’ICAC, celui de la MBC, le chef juge ou la présidence. 

Tenter de l’évacuer à cause de son patronyme est une atteinte à la notion que chaque individu a la faculté d’avoir son libre arbitre et l’affirmation que l’on est tous FORCÉMENT prisonnier de sa famille, de sa religion ou de sa tribu. Les hommes politiques pensent peut-être que les hommes sont prisonniers de LEURS a priori, mais la réalité du monde peut parfois être tout autre. L’ironie veut que cette même famille ait un membre engagé travailliste, un autre engagé au MMM et des dizaines de membres qui pensent sans doute… diversement. N’y aurait-il pas de la place pour un DPP intègre et indépendant qui puisse à l’occasion, sur les faits de son métier, par exemple, poursuivre Navin Ramgoolam et blanchir Maya Hanoomanjee ? Respectez la fonction indépendante du DPP, que diantre !

Nommer Madame Sonah-Ori à l’Electoral Supervisory Commission (ESC), puisque probablement pas moins qualifiée qu’une autre, mais alors qu’elle était clairement partisane active et parente des Jugnauth, relevait d’une atteinte à l’indépendance de l’ESC, ce qui était inacceptable. Madame Sonah-Ori ayant eu l’élégance de reculer, comment fait ce gouvernement pour récidiver avec sa tentative de poster encore «un homme à lui» à l’ESC, avec cette fois Madame Ragavoodoo ? Nos décideurs politiques ne réalisent-ils pas que, ce faisant, ils souillent l’image d’indépendance stricte de l’ESC et, a fortiori, l’intégrité éventuelle des élections elles-mêmes ? Ne voient-ils pas qu’ayant commencé cette valse de «met nou dimounn», le prochain gouvernement sera tenté de lui rendre la pareille et que la partisanerie va s’incruster là aussi, polluant la conscience des électeurs, semant le doute là où il ne devrait en aucun cas exister – du moins si l’on veut maintenir notre réputation de démocratie électorale intègre ? Au risque de tout pourrir, respectez l’indépendance de l’Electoral Supervisory Commission, tas de minables !

La Judicial and Legal Provision Bill comportait certainement quelques idées valables, mais quand elle s’attaque aux droits et privilèges des contre-pouvoirs qui font partie des piliers cruciaux de notre démocratie, on est en droit de tressaillir et de se demander où ils vont s’arrêter. Rogner dans les privilèges du chef juge ou alors se mettre à contre-courant quand le Bar Council veut sévir contre ses propres brebis galeuses sont des signes que ce gouvernement n’est pas disposé à respecter le jeu de la démocratie et des contre-pouvoirs, si ceux-ci sont estimés suffisamment encombrants ou gênants pour les intérêts qui leur importent. Respectez absolument l’indépendance du judiciaire et celui des corps de métier de la société civile, mince !

En leur temps, SSR, SAJ, NR et SGD ont, soit à travers la censure pure et dure, soit encore à travers le boycott publicitaire, soit enfin grâce au Newspaper and Periodicals Act, tous tenté de diminuer le pouvoir ou contrôler la seule véritable voie par laquelle la population est informée des frasques de nos divers gouvernements, ce que ces derniers ne désirent, d’aucune façon, voir révéler au grand public, évidemment. Pensez Choomka, Daby/Badry, Stauffer, Yerrigadoo, pandit Sungkur, le festival des terres, Woochit, Gooljaury (PT), Gooljaury (Pep), Soodhun, Madame cotomili, Singhania, Sumputh, Sobrinho, ou Gurib-Fakim , constatez que le phénomène s’accélère et demandez-vous ce que ce pilier de l’indépendance d’information qu’est la MBC en a (ou aurait dû en avoir ) fait ! (Du moins à en croire les articles 4(e), (f), (g), (h) de la MBC Act). Respectez la liberté de la presse, y compris celle de la MBC, nom d’un chien !

Durant ces 50 dernières années, la plupart des dirigeants de ce pays, quand ils se sont retrouvés face à des contre-pouvoirs solides et potentiellement encombrants, ont systématiquement refusé de jouer le jeu et, au contraire, tenté de le fausser. Soit par guerre d’influence, soit à travers des nominations complaisantes, soit encore en jouant même de l’influence budgétaire. Des pans entiers de nos institutions se sont ainsi graduellement soumis à la toute-puissance de l’exécutif du pays sans que ceux qui dévoyaient ainsi les institutions supposément libres du pays, à la recherche de leur avantage et au détriment de celui de l’adversaire, ne réalisent que la roue tourne et que ceux qui vivent par le tripatouillage périront inévitablement par le même tripatouillage ! Il n’est peut-être pas trop tard pour cesser cette folie d’inféodation tous azimuts ! Respectez le jeu de la démocratie, des contre-pouvoirs, de la liberté des institutions, mille millions de mille sabords !

Sinon, nous serons définitivement dans un pays dont on pourra dire qu’il est «all about cheques and not about any balances»… Ce qui n’en fera plus du tout une démocratie ! Sauf peut-être de façade.

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