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Quand j’avais cinq ans, les baleines étaient des créatures qui appartenaient aux livres d’histoires. C’étaient les Danois qui les pêchaient au pôle Nord. Pas nous. Mon monde à moi était peuplé de «vielles» qu’on pêchait perché sur des rochers avec une tige de bambou, du fil, un hameçon et du plomb acheté à la boutique et un ‘soldat’ écrasé en guise de «bouette».

J’approche des 50 ans (won…) et les soldats sont toujours debout, les enfants de 5 ans n’ont jamais vu une vielle, la boutique n’a pas survécu. Mais, à ma grande surprise, j’ai vu sauter les baleines derrière les récifs.

Ce spectacle, je le dois à des êtres humains rassemblés au sein de l’International Whaling Association. Ils se sont assis autour d’une table, ont discuté. (Activité qui fait beaucoup de blabla, mais qui permet de trouver des solutions.) Ainsi ont-ils surtout pris l’engagement de ne plus pêcher la baleine. Donc, tout un business s’est effondré. Grâce à quoi la nature a fait son travail et les baleines sont revenues. Sauf que les Japonais auraient, dit la rumeur, bien envie d’en faire leurs proies. Ailleurs, ne contournent-ils pas ces engagements sous couvert de recherches scientifiques ? Ça s’est su et les amis des baleines sont outrés. Ils sont plus de 23 000 à se méfier des Japonais.

Ceci crée bien de l’embarras dans les ministères. Il fut un temps où les Mauriciens courtisaient les Japonais. C’était au temps du développement économique. Des usines poussaient comme des champignons. Comme il y avait beaucoup de thon dans l’océan Indien et moins d’habitants, les Japonais avaient investi dans le secteur du thon. Ils sont toujours là. Avec leurs investissements et ceux des Mauriciens réunis, ils soutiennent une activité économique qui assure 6 000 emplois directs et 10 000 emplois indirects. Notre thon est exporté vers l’Europe qui, pour sa part, n’a pas assez de thon dans ses propres eaux territoriales pour nourrir ses habitants.

Puisque cela marche si bien, pourquoi ne pas en faire plus ? Donc, notre seafood hub veut grandir. Une ambition validée par la Banque mondiale. Dans son rapport intitulé «Making it happen, making it last», la Banque mondiale prône, avec force équations économétriques, que l’économie océanique va doubler et la valeur ajoutée va plus que doubler. Abracadabra !

Sauf que le plus gros élément de ce projet, le thon, se fait plus rare. Et que tout le monde veut du thon. Tous les États de l’océan Indien veulent de meilleurs quotas de pêche, pour faire venir chez eux du poisson qu’ils transformeront eux-mêmes et revendront aux consommateurs étrangers; pourquoi pas aux Chinois, avides d’une alimentation plus riche en protéines. Comment inviter plus de consommateurs à table sans fâcher les premiers arrivés ?

Il a donc fallu instituer la Commission Thon de l’océan Indien (CTOI). Cet organisme tente, tant bien que mal, de calmer les appétits des États membres, appartenant à l’espace géographique de pêche et des États-consommateurs en arrière-plan. Congrès après congrès, la CTOI a freiné la surpêche. Pour cela, elle jongle avec les intérêts individuels des États et les lois de la nature, tentant de faire voter et appliquer un compromis. C’est plutôt compliqué. Les efforts sont importants et les progrès lents. D’autant plus que les Mauriciens tentent d’inviter les autres États à la modération tout en ne se privant pas d’afficher leurs propres ambitions de croissance.

Et voilà qu’arrivent les baleines. Et les Mauriciens qui ne veulent pas les perdre.

Pour l’industrie, les 23 000 signatures sonnent comme un coup de queue de baleine sur la tête. Qu’est-ce qu’on va bien pouvoir répondre à ces 23 000 personnes ? Autrefois, il aurait été si simple de les faire taire... Il se serait agi de mentionner les emplois en jeu et la Banque mondiale pour avoir l’air plus sérieux que les gens ordinaires. Mais là, il y a des personnes qui ne veulent rien entendre. Et elles sont 23 000.

Elles ont ouvert une boîte de Pandore : comment éviter la surpêche et la stabilité de la ressource en thon ? Comment assurer la juste répartition des produits de la pêche entre les pays membres de la CTOI et les pays consommateurs qui tirent les ficelles en arrière-plan ? Comment protéger à la fois le thon et les autres espèces marines ? Faudrait-il élargir le mandat de la CTOI pour y inclure la protection des espèces marines ? Comment assurer l’avenir des poissons, des usines et celui des êtres humains qui s’en nourrissent ?

Des questions magiques. Abracadabra ! Nos ministres, la Banque mondiale et l’industrie ont été transformés en carpes.

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