Ce que veulent les Chagossiens

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Il y a d’abord cette fierté patriotique ressentie par des Mauriciens devant le combatif SAJ qui, à 88 ans, marque définitivement une page de notre histoire en allant revendiquer la souveraineté de Maurice sur l’archipel des Chagos à La Haye. Faut-il rappeler qu’avant d’arriver devant cette Cour internationale de Justice (CIJ), le chemin a été tortueux et que le Royaume-Uni et les États-Unis avaient même eu recours, en 2016, à un odieux chantage, émettant pour la première fois un communiqué commun ? Ce, pour faire état de menaces pouvant compromettre nos accords bilatéraux si Maurice persiste à rechercher un avis consultatif à la CIJ. On se souvient de la réponse de SAJ qui, loin de se laisser démonter, avait riposté par un autre communiqué, donnant alors un ultimatum à la Grande-Bretagne. 

Faut-il rappeler que cette position du ministre mentor n’était pas appréciée de tous, les uns trouvant que le David mauricien ne pouvait faire la guerre aux Goliath réunis que sont la Grande-Bretagne et les États-Unis ? Faut-il rappeler les critiques envers SAJ, d’aucuns estimant qu’il n’était pas assez diplomatique, que son comportement fut brutal, ayant fait le choix de la confrontation au lieu de la diplomatie ? Mais l’ancien Premier ministre, n’avait pas capitulé. Et mettant toute sa ferveur dans son discours à l’ONU, en juillet 2017, il obtenait alors une première victoire avec le vote donnant droit à Maurice de rechercher un avis consultatif à La Haye. Avec aujourd’hui la résonance que connaît cette revendication territoriale, soutenue solidairement par 17 pays (sur 22) ainsi que l’Union africaine. 

Oui, l’on peut comprendre ces frissons citoyens, d’autant que beaucoup de voix faisaient croire que notre pays n’aurait pas suffisamment de soutien. Mais cet élan patriotique ne devrait ni escamoter la dure réalité qu’est le déracinement inhumain et la grande souffrance du peuple chagossien, ni oblitérer les nombreuses interrogations qui préoccupent aujourd’hui cette communauté directement concernée par l’affrontement Maurice vs Grande-Bretagne. 

Les Chagossiens, il faut le dire, ne fonctionnent pas comme un seul être avec une unique école de pensée. Ce sont des individus, des mouvements parfois organisés, dont les opinions divergent, certains accusant par exemple ceux qui soutiennent Maurice, d’être atteints du syndrome de Stockholm. D’autres espèrent toujours un mea culpa de la part du gouvernement mauricien pour pouvoir entamer un cheminement de pardon et de réconciliation. Doit-on souligner que la plaie de ces sacrifiés de l’Indépendance ne s’est jamais refermée ? Doit-on revenir sur leur acharnement, sur cette quête de dignité humaine difficilement atteinte jusqu’ici ?  

Le témoignage de Liseby Elysé, à la salle d’audience de La Haye, sur son départ forcé, n’a fait qu’ouvrir le tiroir douloureux des mauvais souvenirs des natifs des Chagos et de leurs proches. Ceux-là qui, aujourd’hui, sont dans l’incertitude car, à part la déclaration plutôt légère de Pravind Jugnauth, faisant état d’un programme qui facilitera le retour des Chagossiens en cas de victoire de Maurice, rien n’a été présenté. N’aurait-il pas été plus efficace de demander l’avis de l’ensemble des Chagossiens (dont une grande partie vit en Angleterre après avoir obtenu la nationalité britannique) ? De les placer au cœur de l’événement en leur expliquant clairement la position de Maurice si toutefois elle remporte cette bataille ? N’aurait-il pas été juste qu’après toutes ces années remplies d’amertume, de chagrin, de révolte, qu’après leur expulsion traumatisante débouchant sur les conditions de vie que l’on sait, on leur demande enfin leur avis ? 

Que sait-on aujourd’hui des ambitions du gouvernement mauricien pour les Chagossiens, outre le fait que leur réinstallation «est de la plus haute importance internationale» ? Quel est le plan de relogement pour les natifs et leur famille ? Comment compte-t-il entamer le processus de retour ? Maurice ayant dit clairement qu’elle ne remet pas en cause la base militaire de Diego Garcia, quel est le projet pour ceux et celles qui ont pris naissance sur cette île-là ? Qui dirigera l’archipel des Chagos et est-ce que les Chagossiens seront appelés à y participer ? 

Dans un souci de transparence, le gouvernement mauricien devrait entamer ce genre de discussions. En attendant,  c’est le juge Gaja qui a demandé : «What is the relevance of the will of the population of Chagossian origin ?» Question pertinente qui renvoie directement au concept même de l’auto-détermination mis en avant par Maurice, thème récurrent lors des auditions de la Haye. Est-ce qu’au-delà des visées économiques des uns et des autres, est-ce qu’au-delà de la pression morale qui sera exercée sur la Grande-Bretagne, qu’elle gagne ou perde cette affaire, est-ce que la volonté des Chagossiens comptera finalement ?

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