La CIJ, Moïse et les autres…

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La Cour internationale de justice (CIJ) a écouté le plaidoyer de Maurice pour «compléter sa décolonisation». Cependant, nous n’avons demandé qu’un avis de la CIJ (advisory opinion) plutôt que de déclarer un contentieux formel et réclamer un jugement. Pourquoi ce choix ? On n’en sait trop rien, encore qu’en théorie, un avis, plutôt qu’un jugement, semble moins agressif et laisse ce que l’Anglais appelle du «wriggle room» dans lequel on peut manœuvrer et négocier…

Toujours est-il que Maurice n’est pas le seul pays «démembré». Pensez, par exemple, à l’Empire ottoman, construit au XIVe siècle et complètement fractionné après sa défaite lors de la guerre 14-18, grâce au traité de Lausanne de 1923 et l’accord Sykes-Picot qui divisait la «Grande Syrie» entre Français et Anglais, posant ainsi les premiers jalons de l’État d’Israël qui… trêve d’ironie… s’oppose aujourd’hui à la position mauricienne à la CIJ. Plus près de nous, le cas de Chypre, dont 3 % de la surface furent retenus comme «colonie britannique», à l’Indépendance d’août 1960, soit quelques jours seulement avant le vote de la résolution 1514 (XV) en décembre de la même année, ce qui rendait dès lors illégal le démembrement d’États libérés de la colonisation.

L’avis de la CIJ sera intéressant. Certes, Maurice a pris 3 millions de livres en «compensation» à l’époque, mais il faut se souvenir que l’Angleterre ne discutait pas avec un État souverain, mais un pays vassal, une colonie et que le pouvoir de marchandage était donc parfaitement inégal. La reconnaissance du troc «Indépendance» contre «Chagos» au Parlement local par Ramgoolam père et les siens ne surprend guère. Le contraire eut, en effet, été un désaveu de… soi-même. Cependant, la population mauricienne et les Chagossiens ne furent pas consultés explicitement et furent donc dupés. À l’officiel devant la CIJ, la Grande-Bretagne a regretté son traitement inhumain et lâche des Chagossiens. N’empêche qu’elle ne règle pas l’essentiel : reconnaître la souveraineté mauricienne et rapatrier les Chagossiens sur LEURS terres, avec un minimum de facilités.

Il n’est pas question de demander aux États-Unis d’enlever leur base, mais seulement de reconnaître un nouveau propriétaire, soit celui qui est légitime, pas celui qui, par divers subterfuges honteux, a floué le vrai propriétaire de son bien et dépossédé les Chagossiens de leur patrie.

Il reste deux questions qui me turlupinent et auxquelles je n’ai pas de réponse. D’abord, comment est-ce que les Anglais et les Américains, fiers de leur histoire et de leur liberté, peuvent revendiquer dans le premier cas, leur libération de Bruxelles et dans le deuxième, leur affranchissement de George III, tout en refusant, hypocritement, cette même liberté aux Chagossiens ?

D’autre part, les USA possèdent 800 bases militaires dans presque 70 pays à l’étranger, au coût annuel de 156 milliards de dollars, gérant, au passage, 170 parcours de golf. Ils sont installés, de gré ou de force, au Japon, en Allemagne, en Grèce, à Cuba, en Corée, à Djibouti, au Koweït, au Cameroun, en Australie, aux Philippines, en Afghanistan, entre autres. Dans tous ces pays, l’armée s’installe, place un «cordon sanitaire» autour de sa base, mais ne demande pas à la population civile d’à côté d’évacuer! Même pas à Cuba !

Quel est donc ce risque si particulier à la puissance militaire américaine qui réclamait, et qui réclame toujours apparemment, que l’on écarte Bancoult et Mandarin, Elysé et Talatte de leur terre natale ? Vous les voyez en djihadistes, vous ? Comment sont-ils dangereux si résidant à Peros ou à Salomon, ou même sur certaines parties de Diego ? Qu’on nous l’explique ! Avant qu’ils ne meurent tous de «la sagrin»…

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 Il reste un dernier fait intéressant à souligner à propos de la tactique anglaise du «divide and rule» à Lancaster House, en 1965. On citera, ici, Jean Houbert, Honorary Fellow à l’université d’Aberdeen. Dans un article publié par le Journal of Modern African Studies, vol 19, n°1 (Mar 1981) à la page 84, il avance que :“The strategy of the British delegation at the Lancaster House conference of 1965 was to lead the Mauritians to think that London was willing to consider seriously the option of integration/ association proposed by the PMSD as an alternative to independence and would be prepared to test opinion in a referendum, as proposed by the Creole party. The Mauritius Labour Party (MLP) felt that were it to raise difficulties about the detachment of the Chagos or to insist on too high a price for them, the British Government might lean towards the side of the PMSD and grant a request for a referendum. Since opinion in Mauritius showed signs of favouring association, there was a real risk, from the MLP point of view, of losing the prize of independence at the last moment, and this was a gamble the Indian leaders were not prepared to take. So, for the relatively small sum of 3 million sterling, the MLP agreed not to object to either the amputation of the islands or to their depopulation”. Les Anglais rejetèrent alors la demande du PMSD et retardèrent les élections (quasi référendaires, mais sur l’indépendance seulement, pas les Chagos) au maximum pour donner toutes les chances au MLP. Échec et mat ! L’extorsion était complétée. Trois siècles de diplomatie aiguisée avaient eu raison des bambins d’un gouvernement colonial, mené par celui que les Anglais surnommaient affectueusement «Dr. Ram». Ce fut un combat inégal, perdu d’avance.

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Le Moïse que la plupart d’entre nous connaissons, c’est le grand barbu qui fit s’ouvrir la mer Rouge, qui commandita les dix plaies d’Égypte, qui mit fin au culte du veau d’or de Baal. Mais connaissez-vous Moïse, fils de Judex, un gamin d’environ 10 ans ?

Non ? Vous auriez intérêt à vous rattraper… Allez sur le site de lexpress.mu et cliquez sur «multimédia» sur le bandeau supérieur de la page principale. Ensuite, cherchez la vidéo sur les langoustes, en date du 31 août 2018, et vous verrez ces images stupéfiantes de Moïse, fils de Judex Rampaul, président du syndicat des pêcheurs, qui relâche neuf jeunes langoustes pleines de grappes de petits œufs orange pour ne garder que quatre autres, adultes et sans œuf !

Les images sont saisissantes : Un pêcheur responsable de «son» lagon. Un père de famille qui transmet de vraies valeurs à son fils. Un chef de syndicat qui donne l’ultime exemple. Un homme et son fils qui projettent à qui veut bien les écouter que l’on peut, si on le veut, penser au-delà de la gratification instantanée et de l’argent facile en évoquant les besoins du lendemain et du bien commun. J’en suis encore tout ému et je remercie ma bonne fortune, à l’ère du cynisme enraciné et de l’égoïsme vexatoire, de ces quelques raisons d’espérer !

D’espérer aussi que, comme des planteurs et des éleveurs avant eux, leurs dettes à la DBM soient, mauvais précédents et «brossage de tête» par l’ONU obligent, éventuellement effacées ?

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 Le reste de la semaine a été moins positif. On a maintenant, sur la crédibilité d’un Bob Woodward exemplaire, la confirmation d’un président américain déjanté et dépassé. Effrayant ! Onze rhinocéros noirs sont morts, empoisonnés par l’eau salée du parc de Tsavo vers lequel on les avait transférés… pour les protéger ! Et c’était prévisible ! Effrayant ! Les Russes et Bachar al-Assad ont commencé à bombarder Idlib, le dernier refuge rebelle en Syrie. Effrayant ! À la faveur de l’indécision de ses partenaires européens sur l’émigration, le gouvernement populiste italien va en rajouter tant au déficit qu’à la dette nationale, cette dernière étant pourtant à 136 % du PNB. Effrayant ! La Grèce, déclarée guérie après huit années de crise et de réformes en est à… 180 %. Effrayant ! La rougeole refait surface parce que l’on néglige la vaccination des enfants. Effrayant ! La guéguerre commerciale déclenchée par le «génie stable» gagne les marchés mondiaux, alors que notre déficit de balance commerciale dépasse déjà Rs 100 milliards ! Effrayant ! 85 morts d’Ebola, au Congo, depuis juillet. Effray…

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