Esprits décolonisés

Avec le soutien de

«La colonisation est plus que la domination d’un individu par un autre, d’un peuple par un autre ; c’est la domination d’une civilisation par une autre…»

Léopold Sédar Senghor, homme d’État et poète sénégalais (1906-2001)

La (bonne) poésie arrive à synthétiser, en relativement peu de mots, les plus grands drames humains comme l’esclavage et la colonisation. Au 19e siècle, le poète Anatole France écrivait que «le principe fondamental de toute guerre coloniale est que l’Européen demeure supérieur aux peuples qu’il combat ; sans quoi la guerre n’est pas coloniale, cela saute aux yeux.» Cette phrase, même si elle ne peut englober toute la complexité de la colonisation, met, néanmoins, l’accent sur la relation ambiguë entre dominants et dominés, ou entre colons et colonisés ; relation qui existe(ra?) toujours : pensez au Conseil de sécurité de l’ONU, aux institutions de Bretton Woods, aux directives de l’OCDE sur les paradis fiscaux. Elle met aussi en avant le choc de la rencontre coloniale et les ambiguïtés du processus de colonisation(que d’aucuns persistent, à tort, à confondre avec civilisation).

En écoutant les discours de tous ces pays, comme l’Afrique du Sud du tandem Mandelade Klerk, qui défendent la position mauricienne devant la Cour internationale de justice (CIJ), et, aussi, ceux à l’instar de l’Australie – un pays du Sud avec une mentalité européenne –, l’on se rend compte que la décolonisation se révèle aussi une façon, pour un peuple, de retrouver la force de ses origines, de débarrasser, comme dirait Senghor, les colonisés de leur complexe d’infériorité, de leurs attitudes contemplatives ou défaitistes.

Oui, le monde a bien changé depuis que le trio Roosevelt-Churchill-Staline a vaincu Hitler. L’étude de l’histoire mondiale permet de relativiser les choses, au-delà des comptes rendus des travaux de La Haye.

***

La Seconde Guerre mondiale aura été le catalyseur du mouvement d’émancipation des peuples coloniaux. De «grands» pays colonisateurs, comme la France et la Grande- Bretagne, étaient réduits en cendres et, du coup, ils étaient incapables d’affronter le coût de la répression des opposants à la colonisation de leurs dépendances. Comme les colonies coûtaient cher, il valait mieux pour les Britanniques de se tourner vers le commerce avec les États-Unis (entre autres pour acquérir le fameux missile Polaris) et vers la reconstruction européenne. Du côté des colonisés, ceux qui étaient envoyés au front, des fois comme chair à canon, auront vu avec stupeur l’effondrement des puissances coloniales. Le Japon, par exemple, s’empare de l’Indochine, colonie française, de la Malaisie, colonie britannique, et des Indes néerlandaises, la future Indonésie. Les Japonais faisaient appel aux peuples colonisés à s’unir contre les colonisateurs blancs. Le mythe de la supériorité de l’homme blanc, base de la domination idéologique des puissances coloniales, était fortement ébranlé. Les brèches étaient visibles sur les citadelles des puissants.

Même si les deux principales puissances coloniales européennes, la France et le Royaume-Uni, étaient dans le camp des vainqueurs de l’Axe (cohabitation entre Rome, Berlin, Tokyo), c’était en partie grâce aux forces fournies par les peuples colonisés. Les Britanniques avaient ainsi mobilisé plus de deux millions d’Indiens (et des centaines de Mauriciens). Quant à la France du général De Gaulle, elle avait puisé le plus gros de son contingent de soldats en Afrique, sous domination française.

***

C’est principalement durant l’entre-deux-guerres que l’Afrique du Nord verra, enfin, l’émergence de mouvements nationalistes. Leurs dirigeants font partie des élites formées dans les écoles occidentales – comme sir Seewoosagur Ramgoolam. En octobre 1945, le 5e Congrès panafricain réunit, à Manchester, plusieurs leaders nationalistes des colonies britanniques qui affirment, alors, avec force, le droit à l’indépendance, y compris par la violence s’il le faut.

Aujourd’hui, Internet aidant, nous sommes à la fois le produit de la colonisation et des aspirants hérauts de la décolonisation – si tant que celle-ci puisse être «complétée». En cela, la joute internationale sur le cas chagossien dépasse largement le conflit bilatéral dans lequel l’on voudrait tant nous enfermer. Nous décourager d’aller devant la CIJ était une façon de nous imposer une vision du monde par une minorité ayant compris comment s’approprier les moyens de puissance et de coercition. Nietzsche (1844-1900) estimait, d’ailleurs, que le but de toute colonisation est de faire de «l’homme, bête de proie, un animal dompté et civilisé».

Les débats juridiques vont prendre fin à La Haye. Mais les rapports de force d’un monde en mutation vont prolonger le discours des pays du Sud, selon lequel l’autodétermination est aussi inaliénable que la souveraineté d’une nation et l’intégrité territoriale de celle-ci. Le représentant chypriote a raison d’insister sur le fait qu’aussi longtemps qu’une puissance coloniale conserve une partie de son ancienne colonie, elle bafoue non seulement le droit de ce peuple, mais le droit de tous ceux qui ont signé la charte des Nations unies. En ce sens, Maurice sort déjà par la grande porte de La Haye, même si la compétence de la Cour internationale s’avère essentiellement facultative. De toute façon, avant de nous engager dans cette joute, on savait fort bien que les autorités britanniques, qui nous menacent aujourd’hui de représailles, ont déjà été condamnées par l’Assemblée générale sans conséquence aucune. Malgré la résolution 1514 (XV) de 1960, qui interdit à une puissance coloniale de démembrer un territoire avant de lui accorder l’indépendance et, surtout, la résolution 2066 de 1965, qui, rappelant la résolution 1514 (XV), soulignait que «toute mesure prise par la puissance administrante pour détacher certaines îles du territoire de Maurice afin d’y établir une base militaire constituerait une violation de ladite déclaration…».

À l’époque, les Britanniques savaient déjà qu’ils n’étaient pas du bon côté de l’histoire mondiale : «While we did not vote for these resolutions and we don’t accept that a General Assembly Resolution has the same force as the Charter, there is no doubt that the majority of UN membership regards resolution 1514 (XV) as constituting UN doctrine and would invoke it against us.» Oui, les résolutions de l’Assemblée générale ne sont que «politiques» et n’ont aucune force légale, sauf sur le plan moral. Cependant, Maurice a permis un débat international qui assure la réactualisation de la carte des influences stratégiques. C’est un petit pas de plus pour que Washington, DC, arrête de nous confondre avec la Mauritanie…

PS :

Winston Churchill, while having a cup of tea, said to Dr. Radhakrishnan, second President of India (1962-1967) :

«Sugar is the only English word where ‘s’ is pronounced as ‘sh’».Dr. Radhakrishnan replied:

«Are you sure?»

Publicité
Publicité
Rejoignez la conversation en laissant un commentaire ci-dessous.

Ailleurs sur lexpress.mu

Les plus...

  • Lus
  • Commentés
  pages consultées aujourd'hui Statistiques et options publicitaires