Indivisibles

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Nous vivons un moment important de notre histoire. Le conflit territorial entre la perfide Albion et notre pays, entendu ces jours-ci par la Cour internationale de justice, est un puissant rappel que notre décolonisation n’est pas complète. La question chagossienne remet aussi en lumière comment des États puissants abusaient (ou abusent toujours) des terres et peuples colonisés en faisant fi des principes internationaux, moraux, humanitaires. Cinquante-trois ans après le démembrement de notre territoire, le monde entier regarde si les Anglais peuvent get away with murder... alors que les Américains continuent à investir massivement à Diego Garcia pour neutraliser, outre la menace terroriste et celle de la piraterie maritime, la présence grandissante de la Chine dans l’océan Indien (d’ailleurs Pravind Jugnauth et Xi Jinping veulent plus de coopération). Hier, c’était les Soviétiques. Aujourd’hui l’adversaire de l’Occident, ce sont les Chinois. Autre temps, autres prétextes.

À écouter les plaidoyers d’hier, il est manifeste que le présent litige anglo-mauricien sur les Chagos est une réalité dont la complexité pourrait nous échapper. Surtout si l’on ne s’attarde pas suffisamment sur les faits historiques (donc chronologiques) entourant l’excision – qu’on estime illégale – de l’archipel du territoire mauricien, qui trouve ses origines à Londres, en 1965.

Ce différend à multiples facettes (territoriale, juridique, politique, géopolitique, militaire et économique) doit être, lui-même, mis en contexte par rapport à une double toile de fond qui a redessiné notre monde post-1945 : la guerre froide et les décolonisations africaines.

Au-delà de son aspect territorial, qui a toujours généré des conflits entre peuples et pays, une question doit être tranchée juridiquement – car les résolutions onusiennes et autres efforts diplomatiques n’ont été depuis le début des années 1980 que des «coups d’épée» dans les eaux stratégiques de l’océan Indien. Cette question juridique est la suivante : à qui appartiennent au final les Chagos ? À la Grande-Bretagne (le géant Goliath) qui affirme les administrer depuis 1810 ou à Maurice (le petit David) qui clame sa souveraineté depuis 1982 (même si l’Assemblée générale a condamné le démembrement depuis 1965)...

C’est précisément pour susciter le débat sur les faits historiques que l’express a publié d’innombrables articles et perspectives sur les Chagos. Les faits sont, pour nous, journalistes, sacrés. On peut débattre ensuite de leur interprétation mais, à la base, ils sont têtus, indéniables, et ils doivent être connus, vulgarisés, questionnés, pour qu’on progresse dans le débat pour boucler notre processus de décolonisation – et pour contrecarrer la propagande britannique.

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On est réaliste, pas forcément pessimiste. La route pour planter le quadricolore sur les Chagos est encore longue. Il faut s’y préparer en conséquent.

Dans une analyse, Sydney Selvon, ancien rédacteur en chef du mauricien et historien, souligne qu’«il est inexact et extrêmement grave de dire que Maurice a vendu les Chagos (…) Cela est interdit dans le droit international depuis que la notion de self-determination (autodétermination) a été érigée en droit sacro-saint des peuples (…) En droit international, toute tentative ou toute vente proclamée d’un territoire colonial sans autodétermination formellement exercée par son peuple est illégale (…) Si vente il y a eu, elle est nulle et non avenue (…) Les Mauriciens auraient dû être consultés dans les paramètres imposés par le droit international. Je crois que l’express devrait rétablir les faits à ce sujet».

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Se focaliser sur les faits – c’est précisément notre mission. Quels sont-ils ? Ce n’est pas l’express qui les invente. Dans les documents officiels, le versement des trois millions de livres sterling, encaissées par l’Accountant General à Maurice, est qualifié de «vente des îles des Chagos». Selon eux, cet argent est une compensation «pour la perte de souveraineté». D’ailleurs, l’avoué britannique Richard Gifford, qui a représenté avec beaucoup d’humanisme les Chagossiens, a déclaré : «Seychelles et Maurice étaient les deux seuls pays qui connaissaient l’existence de la population chagossienne et ils auraient pu objecter. Leur complicité a été facilement achetée.» (Ref : page 75, L’an prochain à Diego, Jean-Claude de L’Estrac).

D’autres faits (facilement vérifiables, notamment dans notre Hansard) : le 26 juin 1980, au Parlement, le ministre des Affaires étrangères, sir Harold Walter, le dit sans détour : «Le BIOT fait partie du Royaume-Uni, exactement comme la France possède les DOM-TOM (…) on ne peut rien changer ; ceci est un fait !» Walter ajoute : «Un fait ne peut être nié.» Selon lui, c’est avec l’accord de Maurice que Diego Garcia a été excisée.

Le 27 juin 1980, sir Seewoosagur Ramgoolam (SSR) donne une conférence de presse. Il est aussi direct que Walter : «Maurice ne possède plus Diego Garcia. Nous avons été consultés, nous avons accepté de give away Diego Garcia et le gouvernement britannique a payé trois millions de livres de dédommagement.» SSR renchérira : «Le pays se ridiculiserait aux yeux du monde s’il voulait inclure Diego Garcia dans le territoire de l’État mauricien.»

Sir Gaëtan Duval (SGD), éminent juriste et ex-leader du PMSD, a aussi officiellement reconnu que Diego Garcia est un territoire britannique. «Maurice avait beau ne pas être autonome quand elle a vendu Diego, le fait important reste qu’elle a gardé les 40 millions de roupies obtenues, même après l’Indépendance. Le gouvernement mauricien reconnaissait ainsi que cette vente avait bel et bien eu lieu.» Pour SGD, il n’y a pas de débat possible : «La transaction est ainsi reconnue et devient légale

Si les faits sont indéniables, en revanche, l’express estime qu’il nous faut débattre des interprétations possibles (qu’elles soient d’ordre juridique ou politique, voire diplomatique) autour de ces faits. Les nier, c’est faire preuve d’antipatriotisme. Aussi, on peut aimer ou ne pas aimer les Jugnauth ou le MSM, mais le présent combat dépasse de loin la politique partisane. Sur ce dossier, ils ont droit à notre plein soutien. Nous sommes uns et indivisibles.

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