Où sont les intellectuels mauriciens ?

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C’est quoi le «divide and rule» ? C’est un concept britannique pour maintenir le contrôle sur une société en encourageant les frictions entre factions internes afin de décourager une opposition forte et unie pouvant changer la donne. Nous voyons souvent les dégâts causés en Inde par nos anciens colonisateurs. «The creation and perpetuation of Hindu-Muslim antagonism was the most significant accomplishment of British imperial policy: the colonial project of “divide and impera” (or “divide and rule”) fomented religious antagonisms to facilitate continued imperial rule», souligne l’écrivain et ancien diplomate indien, Shashi Tharoor. Mais nous ne voyons pas forcément l’état dans lequel se trouve Maurice, un demi-siècle après son indépendance.

Alors qu’il nous faut présenter un front uni face à la perfide Albion, l’on assiste, en même temps, à un duel sans merci entre les deux dynasties : les Ramgoolam et les Jugnauth. Pas de trêve possible ici. Elles ont réussi ceci : couper Maurice en deux et s’invectiver en permanence, en faisant monter la tension dans le pays. Les deux clans rivaux sont aujourd’hui à évoquer le nombre de femmes qu’ils ont ainsi que la longueur des cigares. Un discours grossier, pathétique, qui nous empêche de prendre de la hauteur et de toiser les Britanniques comme il se doit.

Si les attaques sous la ceinture entre la bande à Pravind Jugnauth et celle de Navin Ramgoolam sont de plus en plus nombreuses, nos voix citoyennes, elles, demeurent plus ou moins silencieuses dans l’espace public. La grosse majorité d’entre nous préfèrent rester muets et regarder ailleurs. C’est plus facile de se taire, de profiter de son dimanche, le nez plongé dans son journal préféré. Et puis de critiquer sous un pseudonyme sur la toile (comme pour se vider de sa frustration), comme des lâches - hormis une poignée, souvent les mêmes têtes, qui osent prendre la parole dans des forums citoyens et autres projets de société (lire le débat autour du terme démocratie en p. 5.).

Pourtant, la critique sociale est incontournable si l’on veut s’ériger en un peuple «smart» au lieu d’être un pays peuplé de «smart cities» en béton armé. La question à se poser : qu’est-ce qui réduit au silence nos intellectuels – ceux qui auraient pu éclairer le troupeau, remettre en question la gouvernance et l’ordre établi, et questionner notre commencé et les chemins à emprunter.

Aujourd’hui, à la veille de notre combat pour retrouver notre souveraineté sur les Chagos devant la Cour internationale de justice, nous ne pouvons que regretter le manque de cohérence de nos acteurs politiques, qu’ils soient du pouvoir, de l’opposition ou de l’opinion publique. Si les politiciens qui composent le gouvernement et l’opposition nous ont (suffisamment) démontré qu’ils jouent au même jeu de chaises musicales, l’opinion publique, elle, a le devoir de s’assurer qu’on ne perpétue pas l’immobilisme – ou pire.

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Et alors que les politiciens s’enlisent dans leur jeu d’alliance, manœuvrent pour faire perdurer leurs dynasties, achètent le silence de quelques intellectuels qui deviennent propagandistes, l’opinion publique, elle, peut toujours aider à trouver d’autres solutions, en créant de nouvelles issues. De par leur nature, certains problèmes, comme le dossier Chagos, se situent au-dessus des partis politiques. Ils réclament une solidarité patriotique, une coalition d’efforts, bref des engagements citoyens collectifs et non pas un déni de nos réalités.

Dans une interview réalisée en 2016, notre compatriote Sudhir Hazareesingh (professeur d’université à Oxford et auteur du fameux essai sur la France «Ce pays qui aime les idées»), postule que même si le débat d’idées en France structure la société beaucoup plus qu’ailleurs, le grand échec de ce pays, c’est de n’avoir pas su contrer la montée en puissance du Front national. «C’est navrant pour le pays de la tradition dreyfusarde. C’est une constante depuis les années 80 : on a systématiquement sous-estimé le Front national (...) on part de l’idée que la France est le pays de la Révolution et des droits de l’homme. Donc, dans ce pays-là, le Front national ne peut être qu’un phénomène éphémère. Donc, on n’a pas besoin d’y réfléchir…»

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À Maurice, il y a des radicaux comme les Le Pen qui se cachent sous des costumes de démocrates et de socialistes – ou les deux à la fois. En dehors des structures mises en place par les propriétaires de partis, il nous faut, sans plus tarder, favoriser un lieu de production et d’échange d’idées neuves. On doit cultiver des liens entre tous ceux qui croient en la force des idées comme moteur de l’activité humaine. La vie intellectuelle a connu une mutation avec le temps et l’Internet. Cette logique d’échanges et de confrontations de réflexions doit être organisée et amplifiée – afin que les idées prennent le dessus sur les partis et les hommes qui sont à leur tête.

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L’universitaire Edward Said mettait souvent en avant que la mission des intellectuels est de «break down the stereotypes and reductive categories that are so limiting to human thought and communication.» Noam Chomsky, autre activiste de la pensée sociale, avance, sans détours : «It is the responsibility of intellectuals to speak the truth and to expose lies.»

Comme Jean-Marie Cavada insistait, il y a quelques années lors d’une visite à l’express, la politique doit être l’affaire de toutes et de tous les citoyen(ne)s. Il faut s’en mêler même si c’est sale et dénoncer tous ces politiciens qui ont pris le système en otage, qui ont fait de la politique locale leurs fonds de commerce (en ne laissant même pas les miettes de biscuits aux autres) ou des affaires de famille – de grand-père à petit-fils.

Si nous avons peur d’affronter nos démons, inspirons-nous des meilleures pratiques d’ailleurs pour moraliser la vie publique. Interdiction devrait être faite aux politiciens d’employer des collaborateurs familiaux (conjoints, enfants, neveux, beaux-frères, etc.) Si seulement, à Maurice, on pouvait avoir une telle loi, cela va sans dire que beaucoup de nos patronymes de la place n’auront jamais pu être dans leur position actuelle. Sans leur «brand name» familial. Et on peut facilement imaginer que la cuisine de chez nous tuera dans l’œuf toute tentative de moraliser de la sorte notre écosystème politique.

Pour changer la donne, non seulement il nous faut légiférer et réformer le système électoral, répondre aux inquiétudes onusiennes, repenser le financement politique, mais on doit surtout combattre tout ce qui sépare les citoyens de la politique politicienne, qui cherche essentiellement à nous «divide and rule».

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