Face au vide de la pensée politique

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«Le ‘miracle mauricien’ a été de pouvoir, dès 1975, ajouter à l’industrie sucrière – sans la détruire – la zone franche, le textile et le tourisme. Notre décollage économique est venu du fait qu’aucun secteur ne s’est développé au détriment d’un autre (...) L’innovation c’est de garder le système ouvert, le questionner et ‘ajuster le tir’ en permanence», José Poncini, visionnaire mauricien, «Bâtir sur ses rêves»

Dans un dossier du Nouvel obs, publié en 2013, le philosophe Edgar Morin souligne notre incapacité collective à produire un «diagnostic juste» pouvant refléter ne serait-ce que les contours de ce qui se passe sous nos yeux, enfermés et englués que nous sommes dans des structures politiques figées. Enfermés, englués, et en se plaignant en permanence de l’immobilisme, presque résolus à la fatalité politique, (voire dynastique), que nous subissons.

Se plaindre, dit-il en substance, ne suffirait pas pour se débarrasser de ceux-là mêmes qui ont pris possession de nos rêves de développement (post-colonial en ce qui nous concerne). Certes, une victoire sur le dossier Chagos devant la Cour internationale de justice en septembre prochain, sera salutaire pour nous tous, à n’en point douter, mais, au fond, cela changera quoi aux problèmes de moralité (politique et publique) auxquels nous sommes confrontés ici, à Maurice, depuis un demi-siècle ? Un pays dit indépendant mais où les mêmes restent aux commandes, alors que les inégalités et les exclusions deviennent plus visibles, avec tous les villas de luxe et les logements sociaux qui sont construits concomitamment ? Comme si deux mondes parallèles s’érigeaient.

Edgar Morin dit ceci d’important : « Tout notre passé, même récent, fourmille d’erreurs et d’illusions, l’illusion d’un progrès indéfini de la société industrielle, l’illusion de l’impossibilité de nouvelles crises économiques, l’illusion soviétique et maoïste, et aujourd’hui règne encore l’illusion d’une sortie de la crise par l’économie néolibérale, qui pourtant a produit cette crise. Règne aussi l’illusion que la seule alternative se trouve entre deux erreurs, l’erreur que la rigueur est remède à la crise, l’erreur que la croissance est remède à la rigueur.» Le philosophe va plus loin : «Cette docte ignorance est incapable de percevoir le vide effrayant de la pensée politique, et cela non seulement dans tous nos partis (en France), mais en Europe et dans le monde.» On peut facilement y ajouter l’Afrique, et Maurice.

Face au vide de la pensée politique, il est utile de faire entrer des philosophes dans l’agora afin d’essayer de donner du sens.

Dans ce même dossier, le philosophe et historien Michel Serres brandit une autre perspective : «Celle qu’ouvre la révolution technologique couplée aux formidables bouleversements sociologiques de notre temps.» À 82 ans, il disait avoir beaucoup vu déjà : de son vivant, «la population du monde est passée de deux à sept milliards, et que la part des agriculteurs en France est tombée de 50 % à 1 % !». Dans la même période, l’espérance de vie a triplé. «C’est tout cela que l’on ne voit pas.»

Le penseur reste néanmoins «fasciné» par la montée de la génération numérique, qu’il a baptisé «Petite Poucette» (titre d’une conférence puis de son dernier livre, éd. Le Pommier, 2012), celle qui vit «dans» l’ordinateur et pas «avec» – comme la sienne.

Si Morin se place dans une perspective de reconstruction longue, Serres, lui, postule que si «une nouvelle politique se mettra en place», il ne s’estime «pas assez bon pour le dire, mais [la voit] arriver»...

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En janvier 1971, sous la plume chirurgicale du Dr Philippe Forget, l’express avançait que les principales tendances de la politique mauricienne sont celles qui la polarisent vers les totalitarismes de droite et de gauche. «L’affreuse constatation, c’est qu’il n’y a pas d’alternative valable à ces formes d’asservissement, distinctes par les moyens employés, semblables dans leur effet : la restriction des libertés.» Selon le Dr Forget, les indications que les partis de coalition ont viré vers un totalitarisme de type fasciste ne se comptent plus : amendement à la Constitution en 1969 sans mandat populaire ; renvoi des élections générales à 1976 ; première loi bâillon avortée ; législation rétroactive pour couvrir les irrégularités municipales ; boycott et sanctions économiques dans le domaine de la presse ; l’état d’urgence ; build-up des forces policières; mainmise sur les corporations; recours aux tapeurs ; création de polices parallèles ; élimination des élections de remplacement. L’ancien rédacteur en chef de l’express concluait : «Quant à l’évidence historique, elle est massive : les dictatures dites prolétariennes, quand elles prennent le pouvoir, ne le lâchent plus – coûte ce que cela coûte à la démocratie et à la liberté.»

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À ce carrefour de notre développement économique, en l’absence d’un renouveau de la pensée politique, nous avons besoin, chacun d’entre nous, de «bâtir sur (ses) rêves», comme nous le rappelle Jose Poncini, dans son magnifique livre édité aux Éditions Vizavi (en collaboration avec Gilbert Deville et Pascale Siew). Au chapitre 7, il raconte sa découverte de l’Inde, d’abord grâce à ses conversations avec Aunauth Beejadhur – que Poncini appelait le «Nehru mauricien».

«En 1969, je pus enfin toucher de plus près à cette Inde (...) Maurice était indépendante depuis l’année précédente et il était temps d’établir des relations diplomatiques et économiques avec les pays qui étaient les plus importants pour nous. Sir Seewoosagur Ramgoolam décida de lancer une série de missions économiques. Vu mon parcours industriel et ma participation aux initiatives de développement économique et social, il m’avait choisi pour faire partie de la mission en Inde. Ses raisons étaient claires : on ne pouvait pas comprendre Maurice si l’on n’avait pas été en Inde et, surtout si – et c’était mon cas –, on n’avait pas été élevé à Maurice.»

«Le climat sec et frais de Bangalore, dû à l’altitude de la ville, était idéal pour des travaux de précision. Les Japonais avaient collaboré à l’installation d’une usine qui assemblait des montres à quartz de la marque Citizen. En la visitant, je fus convaincu qu’il n’y aurait aucune difficulté à faire la même chose à Maurice dans une usine climatisée. Mais l’Inde offrait à Citizen un immense marché domestique pour ces montres et notre petite île ne pouvait soutenir la comparaison.»

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