Des clefs pour sortir du piège politique

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Navin Ramgoolam, qui ronge son frein depuis plus de trois ans, a lâché cette semaine : «Ki nou bizin ? Nou bizin éleksion (...) sé mwa ki pou rédres sa péi-la !» Paul Bérenger a tenté, lui, un exercice de com qui devient, semaine après semaine, de plus en plus risible : il a osé nier que son parti risque d’imploser (c’est pas déjà le cas ?) en affirmant, avec tout le sérieux du monde, que «le MMM est plus solide que jamais». Du grand n’importe quoi. Dans les rangs du pouvoir, après avoir compris que les Sinatambou-Jadoo-Jaunbocus-Rutnah ne doivent plus être exposés, les Jugnauth (il y a, comme on le sait, plus d’une tendance au sein de la famille) ont envoyé le trio Callichurn-Joomaye-Lesjongard (palette qui se veut cosmopolite) au front, hier, pour affronter la presse. Il est intéressant de noter que, malgré les tractations dans les coulisses, le MSM souhaite l’éclatement du MMM, alors que le parti du coeur ne manque pas de souligner les faiblesses grandissantes du parti soleil, tout en feignant d’ignorer le bloc qui, en face, se met en place : PTr-PMSDMP (et, peut-être, aussi la bande de Jeeha- Obeegadoo-Sobrun-Labelle). Cela fait partie du jeu des négociations – affaiblir le partenaire pour l’acheter à un prix inférieur. Quant au PMSD, il dépend beaucoup du poste de leader de l’opposition de Xavier Duval pour se frayer une place dans l’opinion. En temps de vacances parlementaires, les bleus doivent alors descendre sur le terrain.

Le tableau politique, dépeint en haut, soulève des questions capitales : pourquoi vivons-nous dans un climat d’affrontement politique permanent ? Pourquoi les élections s’enchaînent alors que les patronymes, eux, restent aussi immuables que la réforme électorale et le financement politique ? Comment sortir du cycle vicieux des alliances de nos éternels propriétaires de partis ?

Nombreux sont les électeurs mauriciens qui demeurent indécis par rapport à l’offre politique – ils représentent environ 35 % du corps électoral, selon divers sondages. On peut les comprendre. Quand on a les mêmes qui tiennent les rênes, il serait illusoire d’espérer que le système puisse se réformer lui-même de l’intérieur. En revanche, avec les réseaux sociaux, la façon de communiquer évolue. En ce sens, faute d’une révolution dans la rue, le changement pourrait bien venir des «civic techs» – soit des technologies comme Democracy Os, Engage ou encore Voxe. Celles-ci permettent, sous d’autres cieux, de réinventer la politique, en permettant, par exemple, une comparaison des programmes et un suivi du taux d’accomplissement des promesses électorales. Si chez nous les dinosaures sont encore à louer des autobus et à distribuer du briani, ailleurs on a déjà commencé, sur des smartphones, des référendums permanents, de lancer des actions citoyennes, de gérer la vie politique locale, de questionner les élus du peuple et les dépenses que ceux-ci font dans notre dos.

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Pourquoi devrait-on s’intéresser à la politique quand c’est toujours la même chose, me demande-t-on assez souvent ? Tout simplement parce qu’il nous faut nous réapproprier de la chose politique – qui nous a été confisquée par ceux qui ont choisi d’y faire carrière et racines.

La politique dicte tout et permet aussi de libérer le potentiel du collectif – qui lui seul peut alors solutionner des problèmes qui nous affectent individuellement (gaspillage ou pillage des fonds publics, corruption, drogue, law and order, économie, culture, histoire, etc.).

Dans le sens large du terme, la politique nous permet aussi et surtout de nous évader de notre situation insulaire avec nos petits princes locaux. Elle permet de relativiser l’exercice du pouvoir tel qu’il se pratique chez nous depuis, disons, ces 50 dernières années.

Avons-nous réussi notre parcours ou processus de décolonisation ou sommes-nous tout simplement en train de reproduire la recette du divide and rule que nous ont léguée nos anciens colonisateurs ?

À Maurice comme ailleurs, nous nous retrouvons dans une situation où les inégalités économiques, les injustices sociales (qui favorisent le trafic de drogue et la mise en place des réseaux mafieux), la détresse écologique sont devenues pires que jamais. Ces crises exacerbent les tensions un peu partout. On voit des conflits pour le contrôle des ressources qui risquent d’entraîner toute l’humanité dans une dangereuse spirale.

Pour affronter les défis, il existe, certes, des gens de bonne volonté, qui pourraient se rendre disponibles pour la société. Pour cela, il faut impérativement repenser la politique et réformer le système. À cet égard, il est dommage que la motion d’Alan Ganoo sur le nombre de mandats du Premier ministre n’ait pas provoqué de débats. Pourtant, c’est la base même du problème politique. Le hic : les propriétaires de partis ne veulent pas remettre en question leur modus operandi. Et profitent alors pleinement de leurs vacances parlementaires…

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«Le courage, c’est d’agir et de se donner aux grandes causes sans savoir quelle récompense réserve à notre effort l’univers profond, ni s’il lui réserve une récompense. Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ; c’est de ne pas subir la loi du mensonge triomphant qui passe, et de ne pas faire écho, de notre âme, de notre bouche et de nos mains aux applaudissements imbéciles et aux huées fanatiques.» Ces mots, prononcés en 1903, sont ceux de Jean Jaurès. Ils étaient destinés aux jeunes du monde entier et demeurent toujours d’actualité. Philosophe et journaliste, Jaurès (1859-1914) incarne une synthèse de la gauche, ou plutôt des gauches. Ses écrits sont un cocktail assez inédit de ses sensibilités républicaine et socialiste : marxiste en économie, républicain en politique. Ce qui est intéressant avec Jaurès, c’est la modernité de sa pensée : il a toujours oscillé entre réforme et révolution, misant sur la première pour atteindre la seconde.

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Politico, lancé il y a deux mois, se veut être une série d’articles visant à se pencher sur le manque de vision politique régulièrement dénoncé dans les commentaires tant des internautes que de la rue. Ce déficit de vision stratégique est réel, mais au lieu de le ressasser ad nauseam, on souhaite plutôt débattre des raisons de cette absence de vision au-delà des traditionnels cinq ans du mandat et de provoquer le débat sur comment on pourrait y remédier…

L’idée, ici, est de proposer des clefs pour réinventer la façon de faire la politique en nous basant sur trois piliers institutionnels : la légitimité de la fonction politique, son rapport à l’économie et son rapport aux citoyens. Pour cela, il nous faut revoir, en amont, le système politique et électoral – en reprenant ce dossier des mains des politiciens. Nous savons tous qu’ils ne vont pas changer une formule qui leur rapporte tant depuis un demi-siècle. Pour réussir notre évolution, il nous faut passer du paradigme de puissance dominatrice des partis politiques actuels. Au fil des articles, Politico entend suivre le chemin du progrès et de l’émancipation du système actuel, sans se tromper de combat.

Les élections législatives de 2014 représentent un bouleversement majeur du paysage politique mauricien, avec l’échec retentissant des deux plus grands partis politiques qui ont structuré la vie politique depuis des décennies. À la place, un groupe impréparé a raflé le pouvoir, sans savoir ce qu’il faut en faire pour faire fructifier le bien commun. En revanche, les mam de Lepep savent très bien caser leurs proches, qui se remplissent les poches avec nos roupies. Manzé mam !

“You may have democracy in name, but not in substance”. Cette pique qu’avait lancée Barack Obama aux dirigeants africains, résonne de plus en plus chez nous. À charge pour nous d’éviter un autre duel des mêmes titans, et d’approfondir et d’élargir notre démocratie – avec ou sans nos politiciens actuels. C’est notre devoir vis-à-vis des générations futures.

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