Précédents gênants

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On passait l’autre jour sur un tronçon de route fraîchement asphalté. Un vrai billard, lisse comme le crâne de Yul Brynner. Ou de Bruce Willis. La suspension de la voiture était soudain devenue étrangement muette, ronronnant de plaisir. Un vrai miracle quand on pense que devant chez nous, à Eurêka, comme souvent ailleurs d’ailleurs, on charcute et on ré-asphalte continuellement depuis plusieurs mois. Aujourd’hui même, une pelleteuse virevolte sur la route, la cuillère en l’air au grand vent, puis creuse une tranchée dans laquelle on enterre des tuyaux, couleur noir corbeau, d’un diamètre de 60 centimètres au minimum. Ce n’est, d’ailleurs, pas la première fois et, comme les autres fois, il y a encore des Chinois à la manoeuvre. Pas que, mais ceux-là tranchent, jeunes, énergiques et zen si on ne les soupçonnait pas d’être un peu écoeurés de voir notre quartier une fois encore, pour fouiller les mêmes tranchées, au point où la route, tellement charcutée et mal ré-asphaltée, oblige les conducteurs à tous rouler sur le côté le moins abîmé, qui n’en mène donc pas… large. C’est à se demander si ces jeunes techniciens chinois n’enterrent pas leurs économies dans ces tuyaux, qu’ils viennent ensuite déterrer le mois suivant quand la famille laissée derrière, à Fenghuang, en redemande…

Je retourne à notre tronçon fraîchement asphalté. Deux questions s’imposent d’emblée à mon passager, puisque nous sommes à l’île Maurice. La première : combien de temps avant que quelqu’un ne se charge de balafrer, à nouveau, le bitume d’un côté à l’autre pour tenter un raccordement d’eau ou d’eaux usées ? La seconde : ce beau rideau d’asphalte passe devant la maison de quel protégé et, question subsidiaire, qui a ordonné les travaux ?

Je donne cet exemple surtout pour illustrer à quel point nos esprits, pétris de tous les scandales que nous avons connus depuis 50 ans, tous les cas de népotisme, de protection, de favoritisme, de clientélisme, se sont accommodés, voire adaptés, à un circonstanciel largement façonné par les politiciens de ce dernier demi-siècle. Conséquence ? Nos cervelles sont conditionnées, notre réflexion est déformée, nos grilles d’analyse sont immanquablement faussées et nos hypothèses sont lardées par toutes les gabegies qui ont gonflé l’actualité récente et que nous consommons de manière accélérée et de moins en moins indignés parce que nous ne pouvons plus digérer.

C’est ainsi qu’une offre de contrat quelconque avec le gouvernement génère aussi son lot de questionnement : le délai est court, les spécifications limitatives ; c’est donc taillé sur mesure pour qui ? De même, un avis de recrutement, spécialement si ce n’est pas pour des prunes et que le poste est considéré stratégiquement important. On a bien vu dans le cas Choomka jusqu’où la manoeuvre peut être conduite ! Un contrat d’approvisionnement de poisson ou un contrat de transport ou de nettoyage ou de gardiennage ou de construction de drain ou de terrain de football est alloué ? Nous avons été pourris au point où l’on se demande tout de suite qui en a profité ! Plus personne ne croit que dans ces situations, on peut avoir choisi le meilleur, sur des bases honnêtes et équitables... Nous sommes des pourris ! Nous avons été pourris ! Je vous jette la pierre, Messieurs les politiciens, qui que vous soyez, à quelques exceptions près...

On s’en sort quand ? Et comment, surtout ?

***

La forfaiture du gouvernement sur la question de l’eau est grave. Pravind Jugnauth avait le ton triomphal au Parlement lors de son discours du Budget en annonçant, contre toute attente et contre toute logique, y compris la sienne, que ce gouvernement n’augmenterait pas le prix de l’eau ! Sans doute pensait-il aux points politiques qu’il marquerait ainsi et espère-t-il que ce genre de décision, que l’on appelle plus généralement de la démagogie, va lui valoir des votes aux élections ?

Peut-être bien que si, peut-être bien que non. Moi, je penche pour la théorie que ce précédent va lui valoir au moins des questions embarrassantes… et peut être même de sacrés emmerdements !

J’ai toujours cru dans la vérité des prix. Y compris pour le riz et la farine ! Le problème des subventions générales est que cela déforme la réalité et mène, notamment, à des gaspillages. Je me souviens de mon oncle qui ne réparait pas un tuyau d’eau dans sa cour et qui nous expliquait qu’au prix du mètre cube ainsi gaspillé, cela ne valait pas la peine de déranger (payer !) un plombier ! Mieux ! Il s’organisait ensuite pour établir une cressonnière personnelle !

La farine (sous forme de pain trempé) et le riz ration, tous deux généreusement subventionnés, alimentent, aujourd’hui, des dizaines de milliers d’animaux domestiques, alors que les destinataires de la subvention sont ceux, des humains ceux-là, qui, au bas de l’échelle, se débattent avec leurs dépenses du mois. N’est-ce pas plus judicieux d’annuler cette subvention générale et de la réorienter vers ceux qui en ont vraiment besoin ? Sous forme de negative income tax, par exemple, puisque l’outil existe déjà maintenant. D’ailleurs, on réduirait peut-être ainsi, on serait surpris, le nombre de chats et de chiens traînant partout et qui causent de la consternation à tant de touristes en visite ?

Le problème avec la décision prise pendant ce Budget pour l’eau, c’est que les électeurs pourront désormais demander aux ministres Lepep de faire pareil pour les autres services, selon le même principe ! Si l’on peut , en effet, ne pas augmenter le prix de l’eau, continuer à compenser la CWA pour le manque à gagner qui en découle, avec une subvention et , en passant , mettre un budget capital de Rs 3.3 milliards sur le dos du contribuable, pourquoi n’est-il pas possible de faire pareil pour... le prix de l’essence ? Ou la prochaine hausse envisagée pour le KWh du CEB ? Ou pour la nouvelle grille de tarifs considérée un jour par My.t ? Ou la future hausse de frais bancaires que pourrait envisager la Maubank ou la SBM ? Ou encore la hausse des billets d’avion d’Air Mauritius ?

On gouverne selon des principes. Les principes, c’est sacré, et on ne s’en éloigne pas selon qu’on veut gagner les élections ou non. La vérité des prix est un de ces principes-là... Le principe de faire des transferts sociaux vers ou de favoriser la pension de ceux qui en ont vraiment besoin en est un autre. Ces principes sont nombreux et on ne les bafoue pas impunément. D’autant que ceux qui seront punis éventuellement ne seront pas les décisionnaires, mais, comme toujours, les contribuables !

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