Du bon, du mauvais et de l’électoralisme

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Les syndicalistes étaient presque en extase lorsqu’ils se sont adressés à des journalistes à l’issue de la présentation du Budget 2018-19 par Pravind Jugnauth, jeudi. Ils avaient trouvé du bon dans le Budget. Ce serait malhonnête de les accuser de vouloir taper dans l’oeil du Premier ministre afin d’être sélectionnés pour faire partie de la délégation officielle mauricienne, devant participer à la conférence annuelle du Bureau international du travail, à Genève, en Suisse. En effet, le Budget comporte plusieurs mesures qui visent à améliorer le sort des moins fortunés et de la classe moyenne dans le pays.

Contrairement aux syndicalistes, le vice- Premier ministre, Ivan Collendavelloo, et le ministre du Commerce, Ashit Gungah, se sont bien retrouvés dans des rôles de Mickey, pour reprendre une expression créole. Collendavelloo a pendant des mois vendu l’idée que la majoration des tarifs d’eau et une forme de privatisation de la Central Water Authority étaient devenues inévitables. Or, Pravind Jugnauth, avec des élections générales en vue, a mis un frein à l’élan de son no2.

Un mois avant la présentation du Budget, le ministre Gungah et sa State Trading Corporation (STC) expliquaient, chiffres et faits à l’appui, que Maurice ne pouvait échapper à une augmentation des prix des produits pétroliers. L’essence passait alors de Rs 47,30 à Rs 52 le litre alors que le diesel augmentait de Rs 38,10 à Rs 41,90. «Inévitable» déclaraient avec force le ministre et la STC.

Or, le ministre des Finances a réduit le prix des produits pétroliers. Ce qui prouve que l’augmentation du 15 mai était vraiment arbitraire. Dans une démocratie avancée, Collendavelloo et Gungah auraient soumis leur démission après une telle humiliation publique. Mais nous vivons à Maurice et les deux ministres, craignant pour leur siège, se sont empressés de féliciter le Premier ministre pour sa décision.

Comme les syndicalistes, les représentants du secteur privé ont, eux aussi, accueilli favorablement le Budget, bien que Pravind Jugnauth n’ait annoncé aucune mesure directe et concrète pour répondre aux demandes faites en faveur de l’industrie sucrière. Il serait fallacieux de croire que le gouvernement est resté insensible aux appels pressant des représentants de l’industrie sucrière.

Toutefois, en vue de la charge émotionnelle et idéologique entourant l’industrie sucrière, surtout après la fameuse affaire de Rs 57 millions de Bérenger en 1982, Pravind Jugnauth a évité d’aborder publiquement certains faits, afin de ne pas être accusé de soutenir ce secteur en particulier. La pusillanimité dont a fait preuve Pravind Jugnauth sur la délicate question de l’industrie sucrière vient accréditer la thèse que des visées bien électoralistes ont guidé la préparation du Budget. Le vieux routier qu’est Paul Bérenger a vu juste.

Pusillanimité au niveau de la parole mais pas nécessairement absence d’action. Tout d’abord, en imposant une lourde taxe sur l’importation du sucre, Pravind Jugnauth accorde une forme de subvention à la production locale inefficiente face à la concurrence étrangère. D’autre part, les nouvelles facilités qui seront offertes à des étrangers pour qu’ils puissent acheter la nationalité mauricienne, ou le passeport du pays, pourraient bien faire partie d’un package de mesures de redressement que le gouvernent compte prendre éventuellement, pour sauver un secteur névralgique de notre économie.

C’est l’industrie sucrière, à travers ses vastes ressources foncières, qui est appelée à profiter de l’installation d’un grand nombre d’étrangers bien fortunés à Maurice. Le salut vient de l’Afrique du Sud. Déjà, la situation s’aggrave dans ce pays, avec une radicalisation accélérée de l’African National Congress (ANC), qui est arrivé à un point de préconiser l’expropriation de grands fermiers sans leur payer une compensation. Débordé sur sa gauche par Julius Malema, leader du mouvement Economic Freedom Fighters (EFF), l’ANC a épousé en grande partie la plateforme de ce leader radical qui a annoncé qu’il prendrait le pouvoir l’année prochaine.

Cette situation de surenchère idéologique entre l’ANC et l’EFF en Afrique du Sud ne pourrait que pousser à une nouvelle vague d’émigration des riches. Étant une destination privilégiée, Maurice pourrait assister à une ruée des Sud-Africains sur des villas et des appartements existants ou à être construits éventuellement.

Des éléments de l’opposition ont peut-être tort de croire que les deux mécanismes de l’Economic Development Board de vendre la nationalité mauricienne à un million de dollars US et le passeport mauricien à 500 000 dollars US ne feraient qu’attirer des Sobrinho sur notre territoire. Dans la première catégorie, ce sera 100 000 dollars pour les autres membres de la famille et dans la seconde, 50 000 dollars.

C’est clair que le gouvernement entend accueillir des familles entières d’étrangers sur notre sol. Au fait, en achetant la nationalité mauricienne, des étrangers qui feraient face à des tracasseries dans leur pays d’origine pourraient bénéficier de la protection que Maurice leur accordera en vertu de nos relations diplomatiques et de notre adhésion à des communautés régionales et internationales.

Que le présent Budget mène tout droit à des élections générales est prouvé par la gamme de mesures annoncées, dont la réduction du taux d’imposition pour les salariés et la construction de logements sociaux. Il se peut que ce soit le dernier Budget avant les élections. À moins que celui de juin 2019 ne soit encore plus électoraliste, avec notamment une abolition pure et simple de l’impôt pour la classe moyenne et une augmentation spectaculaire des pensions et autres allocations sociales.

Le maintien au pouvoir coûte que coûte n’est-il pas plus important que des mesures draconiennes pour redresser une économie ? On ne gagne pas les élections avec une mesure de transfusion de Rs 57 millions pour sauver un secteur exsangue.

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