Orthographe: Adieu, peut-être, au créole de grand-père, mais bonjour au kreol morisien!

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Dans cette classe du primaire, l’apprentissage se fait dans la langue créole, aidé d’un manuel.

L’auteur défend la nouvelle orthographe du kreol et de l’apprentissage dans cette langue. Il prend à contre-pied la vision trop «fille du français» de cette langue qu’a défendue Raymond d’Unienville dans ces colonnes.

Le 25 mai 2018, jour anniversaire du lancement officiel de Lortograf Kreol Morisien par le ministre de l’Éducation, le 25 mai 2011, sur six colonnes de la page Tribune de l’express, M. Raymond d’Unienville, sous le titre «Adieu créole ?» nous a exprimé son inquiétude du «séisme» qui frappe cette langue jusqu’au point de lui faire pousser ce cri d’adieu – sous une forme interrogative, il est vrai. Ce «séisme» étant l’entrée du kreol morisien dans nos écoles primaires.

Qu’un tel progrès soit perçu comme un «séisme» par M. d’Unienville tient de son attachement à l’ancienne langue créole qui, jusqu’à l’âge de trois ans, fut sa «langue maternelle », l’apprenant de sa nénène – sa «seconde maman». Or, il ne la reconnaît plus dans le nouveau kreol morisien. «Le français, nous confie-t-il, ne commença à s’installer qu’à partir de l’âge de quatre ans.»

On veut bien compatir à son chagrin, mais le manque d’égard de cet éminent juriste envers d’autres professionnels d’égal talent dans leurs domaines respectifs de l’éducation, de la pédagogie ou de la linguistique nous peine tout autant. M. d’Unienville soutient sa prise de position contre le kreol morisien par de très longs extraits du célèbre livre de Baissac : Étude sur le Patois Créole Mauricien. Il le reconnaît comme «incontournable » mais sans préciser que ce texte fut publié pour la première fois en 1880… Sur la 4e de couverture de la dernière édition mauricienne de cette Étude, en 2011, le Professeur Arnaud Carpooran de la Creole Speaking Union – mais aussi auteur du Diksioner Morisien, souligne que cette oeuvre «est considérée par beaucoup de spécialistes comme l’une des toutes premières descriptions scientifiques au monde d’un créole à base lexicale française».

M. d’Unienville dénonce cette «méthode contemporaine d’écrire le créole» comme un «’mofinn’ à éloigner du chemin des écoliers». Il va étayer l’essentiel de sa plaidoirie par un passage particulier du texte de Baissac – sur lequel nous reviendrons plus loin, en précisant que «ce dernier aspect de l’étude de Baissac va se trouver en contradiction complète» avec ladite méthode. La passion de Raymond d’Unienville pour ce «créole de grand-père», il la retrouve chez Baissac qui dit du créole qu’elle «est fille du français». Quand Baissac dit : «le créole se parle et ne s’écrit pas», Raymond d’Unienville ajoute ceci, en opposant le créole de son enfance, «sa langue maternelle », au kreol d’Arnaud Carpooran et autres : «La question est de savoir, demande-t-il, si le kreol est nécessaire ou même utile lorsqu’il faut écrire le créole : doit-on abandonner Baissac et ses conseils, rejeter Sewtohul et tous ceux qui ont fait et font comme lui ? Et imiter les nouveaux utilisateurs du kreol ?» De ces auteurs dont il parle ici, Raymond d’Unienville précise qu’ils «s’en donnent gaiement à écrire le créole la bride sur le cou, c’est-à-dire en utilisant l’orthographe aussi près de l’écriture française que possible».

Cette analyse nous démontre que toute l’intervention de M. d’Unienville s’inspire de ce besoin de maintenir le lien de filiation entre la langue française et le créole ! L’appartenance du créole au français ! M. d’Unienville est de ceux qui veulent à tout prix faire respecter, à ce titre, l’étymologie française pour tout mot où elle s’impose et qui s’insurgent donc contre toute méthode phonétique. D’aucuns pensent même que cette méthode est en fait le cheval de Troie «qu’ils utilisent pour combattre la prédominance du français à Maurice».

Partageant donc les idées de Baissac que le créole est non seulement fille du français mais doit surtout le demeurer, M. d’Unienville ne veut pas que cette fille s’émancipe et, que de son statut oral, elle  puisse devenir une langue écrite ! Le Réunionnais Daniel Honoré, écrivain et créoliste de l’île soeur, le dit sur la 4e de couverture de l’édition réunionnaise du livre de Baissac : «Pour Baissac ‘le créole se parle et ne s’écrit pas’. Pire que ça ‘il n’a mission de desservir que les plus humbles besoins de la vie’.» La virulente critique de M. d’Unienville à l’adresse de lekritir kreol l’amène à dire de l’abécédaire utilisé dans nos écoles primaires qu’il «se révèle tout de suite mortel pour toute appartenance du créole au français.»

C’est ici que nous devons revenir à ce passage clé de l’Étude de Baissac pour le reprendre in-extenso et démontrer qu’au lieu d’être «en complète contradiction » avec ceux qui prônent l’usage du kreol, Baissac, lui, scientifique dans son analyse, n’est pas aussi éloigné que veut le prétendre M. d’Unienville de «la méthode contemporaine» qu’il accuse avec virulence de ne produire que des «extravagances» ou même du «charabia».

Baissac nous dit donc qu’avec l’aide des accents, du tréma et de l’e muet, «nous avons figuré de notre mieux la prononciation créole» et, ici, il ajoute cette importante remarque dont on peut dire que loin de contredire Carpooran et les autres, il approuve leur approche en décidant «sans hésiter dans certains cas, à nous affranchir complètement de l’orthographe française…» Scientifique rigoureux, Baissac souligne ce fait parce qu’au paragraphe précédent il a énoncé le principe contraire : «Pour dérouter le moins possible l’œil habitué à la physionomie du mot français, nous la lui avons conservée partout où nous l’avons pu.»

Nous pouvons déduire de ce qui précède qu’au moyen de son Étude, Baissac veut transmettre à ses lecteurs déjà formés à la lecture de la langue française une meilleure aptitude à plus facilement transcrire cette langue orale telle qu’elle est utilisée par la population servile tant par les mots qu’elle emploie que par la façon dont elle prononce chacun de ces mots. Cette population servile, à n’en point douter, est analphabète, et ce n’est pas à leur intention qu’il se donne autant de peine car ils ne sont pas la cible de sa communication.

Et c’est parce que les lecteurs de ses écrits sont déjà formés à la lecture de la langue française, qu’il prend pour principe de dérouter le moins possible l’oeil habitué à la physionomie du mot français.

L’abécédaire que M. d’Unienville juge «mortel pour toute appartenance du créole au français» n’a pas, ici, la même cible et ne peut dérouter l’oeil tout neuf de l’enfant pas encore habitué à la physionomie des mots français.

Cela étant dit, poursuivons notre examen des exemples donnés par Baissac en faisant suivre, à titre de comparaison, chaque mot français par la version kreol morisien (KM).

Reprenons donc le texte de Baissac et voyons comment il s’affranchit, lui, de l’orthographe française : «fére pour faire ; - KM : fer – ; lhére pour l’heure - KM : ler - ; léquére pour le coeur – KM : leker - ; laliquére pour la liqueur – KM : laliker ; tranzé pour étranger – KM : etranze - ; zoreye pour oreille – KM : zorey - ; Zôrze pour Georges – KM : Georges - ; maïe pour maïs – KM : may - ; àçthére pour à cette heure – KM : - aster-.»

Ces quelques exemples nous permettent d’avancer que les propositions de nos linguistes du jour ne sauraient être brocardées comme «des extravagances» ou même «du charabia»…

Avant de préciser sa pensée quant à son acceptation peu probable de l’enseignement du kreol, notre juriste fait un mauvais procès à La Vie Catholique, en lui reprochant les textes que publie cet hebdomadaire en kreol morisien. La version française étant aussi proposée, «à quoi sert ce charabia ?» se demande M. d’Unienville. Il est clair que ce sont des textes religieux puisés d’un lectionnaire qui émane sans doute du diocèse de Port-Louis. M. d’Unienville nous donne l’impression de n’avoir pas suffisamment habitué ses yeux à la physionomie des mots en kreol morisien… À la manière de Baissac, nous lui proposons un autre texte comme exercice de lecture :

«Dan Zerizalem ti ena bann Zwif ki ti bien devwe pou Bondie, e ki ti sorti partou lor later. Enn gran lafoul ti rasanble letan ti finn tann sa tapaz la. Zot ti res bet parski sakenn ti tann bann krwayan pe koz dan langaz zot pei, […] Me pourtan nou tou tann zot pe rakont mervey Bondie sakenn dan nou bann langaz.»

C’était un jeu d’enfant que de deviner la réponse que souhaitait faire M. d’Unienville à la question qu’il s’était luimême posée : quelle devrait être la langue première à être apprise par le jeune qui arrive à l’école et dont il nous dit que cet enfant ne parle «presque rien  d’autre que le créole, et qu’il doit apprendre à lire». Se refusant à lui barrer la route «en lui imposant sous quelque forme que ce soit les extravagances du kreol», M. d’Unienville «pense que, dans cette situation, la langue qui doit être apprise au plus vite et à tout prix, c’est le français».

Si ces milliers de petits Mauriciens en âge d’être admis au primaire, donc âgés de quatre ans, ne parlent presque rien d’autre que le créole, M. d’Unienville, a-t-il, d’une part, pris conscience du double traumatisme de ces jeunes enfants à la fois bousculés par une première entrée  de classe et de leur nouvel encadrement dans un parler complètement étranger ? M. d’Unienville a, lui, connu le double avantage d’un amour de nénène – une seconde maman, à laquelle s’est ajoutée, bien vite, l’amoureuse relève de la première – à quatre ans, quand le français commença donc à s’installer. En tenant en ligne de compte cette continuité d’apprentissage dans l’environnement familial pour un petit nombre de privilégiés, réalise-t-il combien de ces nouveaux apprenants, ne parlant presque rien d’autre que le créole, vont être désavantagés par l’absence, bien malgré eux, pour les accompagner de leurs parents parce qu’eux-mêmes, créolophones ? Soit donc l’instabilité du fameux trépied qu’exige toute bonne pédagogie : parents – élève – maître/maîtresse.

Ce rêve éveillé de M. d’Unienville ne se discute pas. Il m’incite plutôt à terminer ici, mais sans provocation aucune, par cette exclamation qu’aurait appréciée le célèbre Baissac : «Lalang pena lezo !»

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