Orthographe: adieu créole ?

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Selon l’auteur, le Kreol Morisien serait un «mofinn» à éloigner du chemin des écoliers.

L’auteur parle de la phonétique du créole, qui n’a cessé d’évoluer durant ces dernières années. Toutefois, il s’interroge sur Lekritir Kreol, dont l’abécédaire serait, selon lui, «mortel» et difficile à comprendre.

La langue que nous avons employée quand nous étions petits, notre langue maternelle en somme, c’est le créole. J’avais une nénène bien entendu, et c’est elle, seconde maman, qui m’apprit à parler. Le français ne commença à s’installer qu’à partir de l’âge de quatre ans. Le créole, que Charles Baissac accepte avec difficulté comme patois, est fille du français.

Dans son incontournable Étude sur le patois créole mauricien, Baissac affirme : «Notre patois, donc, s’est détaché du français dans la première moitié du xixe siècle. Mais ce n’est pas dans la langue littéraire qu’il faut en chercher la source ; c’est du langage familier qu’il procède seul, et particulièrement du parler de certaines provinces maritimes : de la Bretagne et de la Normandie notamment. De là, dans le créole, bien des mots que ne connaissait plus la langue écrite, mais qui se parlaient encore ; de là, surtout, les termes du vocabulaire nautique qui a passé presque tout entier dans le créole. Un matelot français a bientôt fait de parler notre patois avec élégance et propriété. Il peut lofer, louvoyer ou courir les bords, larguer, amarrer, capoter, hisser, aborder, virer, souquer, on le comprend, il parle la vraie langue…»

La phonétique nous fournit aussi sur la provenance du créole, et sur l’époque où il s’est détaché du français, quelques renseignements que nous devons indiquer sommairement. Balai, balayer, sont un  seul mot en créole : balié. Or, balier s’est dit jusqu’au 18e siècle à côté de balayer : «balier est plus en usage que balayer, dit le dictionnaire de Richelet, parce qu’il est plus doux à l’oreille.» C’est en effet ce qu’a trouvé l’oreille créole. Le son nasal de famme, de manman, général au 16e siècle, persiste dans quelques provinces d’où il nous est venu. Oué pour oi est la prononciation qu’avaient gardée le palais et la chaire jusqu’à la fin du 17e siècle.

Le patois de Bourbon n’en connaît pas d’autre : moi, toi, y sont moué, toué ; notre créole a répudié cette prononciation pour dire, comme le français actuel, moi et toi ; mais la preuve qu’il l’avait d’abord adoptée se retrouve dans la physionomie de certains mots qui sont restés en arrière : …un fouet, ène fouète. En revanche, comme pour se rattraper, le créole a fait de l’aloès, laloua ; fré pour froid ou frais ; rède pour roide ou raide. Ce sont des sons qu’a connus le français qui, comme nous, a dit la main drète pour la main droite… U précédant les labiales m et n, a donné i en créole : ène plime, une plume ; ène prine, une prune…»

Depuis Baissac, le créole a évolué, par exemple en reprenant certaines formes anciennes. Ainsi, la forme Ou li to manman remplaçait à côté to manman, mais cette dernière forme a repris le dessus. De même la forme Pourquoi vous batte-moi, plus récente a été déplacée par l’ancienne Qui fère ou batte moi ; de même l’ancien A cause to ti fronté en réponse, a repris le dessus sur le plus «moderne» Passequi to té fronté.

Après ces extraits de la grande oeuvre de Baissac, remarquons aussi que le créole disait alors constamment ar pour avec, alors que de nos jours il dit ek pour avec : il a abandonné la première syllabe du mot avec pour en adopter la seconde, en remplacement du mot entier.

Enfin, constatons un dernier aspect de l’étude de Baissac qui va se trouver en contradiction complète avec la méthode contemporaine d’écrire le créole : «À l’aide de l’accent aigu, de l’accent circonflexe, du tréma et de l’e muet, nous avons figuré de notre mieux la prononciation créole, sans hésiter, dans certains cas, à nous affranchir complètement de l’orthographe française : c’est ainsi que nous écrivons fère pour faire, l’hêre pour l’heure, léquére pour le coeur, laliquére pour la liqueur, tranzé pour étranger, zoréye pour oreille, Zôrze pour Georges, maïe pour maïs, açthère pour à cette heure.»

Avant d’aborder le Kreol, soulignons que le créole a connu de beaux jours à travers plusieurs publications qui l’illustrèrent et le firent connaître avant le séisme actuel : la biographie de Ranavalo III par Danika Boyer (Paris, 1946), où l’auteur relève nombre d’expressions créoles émanées du malgache, mettant le mot  nénène dans la bouche de Ranavalo ; Le Folk-lore de l’Ile Maurice (texte créole et traduction française) par C. Baissac (Paris, 1967 – tome XXVII des Littératures populaires de toutes les nations) ; et surtout : Charles Baissac – Histoire des Quatre cloches et autres contes mauriciens, textes en français et en créole mauricien, adaptation de K. Goswami Sewtohul, chef inspecteur des écoles primaires – Port-Louis, 1995 – où les auteurs s’en donnent gaiement à écrire le créole la bride sur le cou, c’est-à-dire en utilisant l’orthographe aussi près de l’écriture française que possible, en s’aidant des accents comme suggéré par Baissac dans son Étude.

Survint, il y a quelques années déjà, Lekritir Kreol, à un moment où le français, grâce surtout à la télévision, faisait et continue de faire d’immenses progrès dans la rue et partout où l’on parlait, et où l’on parle encore, le créole. La preuve en est que les touristes (que nous recevons par milliers tous les ans) peuvent s’adresser en français à n’importe qui, y compris au travailleur dans les champs, au boutiquier ou au chauffeur de taxi, et il sera compris même si la réponse en français s’avérera parfois difficile. Mais en réalité, le plus souvent il aura la surprise de recevoir une réponse dans un français impeccable. C’est dans ce contexte qu’apparaît Lekritir Kreol, dont l’abécédaire se révèle tout de suite mortel pour toute appartenance du créole au français ; et il faut faire l’effort de le lire attentivement pour comprendre :

Tou let prononse ; «e» napa pran aksan, vwayel : a e i o, ou, kouma dan franse (ex : louvraz, lerwa, roti).

Diftong ay, ey, iy, oy, ouy vwayel doub : ai, ei, oi (laisite, pei, Moiz) Konsonn :

c : tousel pa servi

ch : kouma «chip» dan angle

g : touzour «dir» (garson, lager)

gn : kouma dan franse : agno

h : pa servi tousel

j : kouma dan angle (jalsa, jip)

n : apre enn vwayel, son nazal (zanfan, tonton, dipin, dibien) sinon bizin double «n» (donn, lasann, lapenn, finn)

ng : kouma dan angle : sang, gong

q : pa servi

s : zame kouma «z»

w : kouma dan angle

x: dan sertin mo: existe, exanp

L’anglais est appelé à l’aide en quatre fois pour que le lecteur sache comment s’en sortir s’il décide de lire les textes du nouveau créole. Il faut ajouter, pour apprécier correctement la situation, que le créole est reconnu comme langue et enseigné comme telle à l’université. Le résultat de cette apparition du Kreol, de Lekritir Kreol, est loin d’être négligeable. Des journalistes l’utilisent dans leurs citations et forcent leurs lecteurs à le lire s’ils veulent suivre ce qui se dit en créole. En un mot, l’écriture créole à l’ancienne est abandonnée et remplacée par ce succédané anglo-slave lardé de K et de W.

L’utilisation la plus spectaculaire de cet ersatz se trouve  chaque vendredi dans les pages de LaVie Catholique. Attention : n’allez pas croire que je déplore le moindrement l’usage du créole au sein de l’Église. Loin de là. J’ai tout de suite admiré les interprétations du père Léonce Trublet-Raoul, qui précéda tout le monde dans ce domaine il y a plus de 40 ans, lorsqu’il faisait dire au Christ pleurant sur Jérusalem : «Zérizalem ! Zérizalem ! To pas connais dans qui torson to fine amarre to dipain !» La question est de savoir si le Kreol est nécessaire ou même utile lorsqu’il faut écrire le créole : doit-on abandonner Baissac et ses conseils, rejeter Sewtohul et tous ceux qui ont fait et font comme lui ? Et imiter les nouveaux utilisateurs du Kreol ? Je vous donnerai ma réponse ci-dessous. En attendant, voilà ce que le lecteur de LaVie Catholique a sous les yeux chaque semaine :

«Psom 21 (22)…

Ref. : Mo pou beni twa partou e toultan Segner. Tomem Segner ki fer mwa lwe twa divan lasanble… Zot pou proklam liberasion enn pep ki pankor ne : samem nou Seigner pou fer.» (La V. C. 3 mai)

Pas d’accent. Peu de ponctuation. Le K slave et le W anglo-saxon en action. Tel est l’aspect de Lekritir Kreol. Sagement, LaVie Catholique fait précéder cette nouveauté par le texte de l’Écriture en français. Croit-on vraiment que les fidèles qui savent lire délaissent le texte français pour s’évertuer à déchiffrer le Psom en Kreol ? Le moindre bon sens fait répondre par la négative. Alors à quoi sert ce charabia ?

Et répondons à l’interrogation ci-dessus. D’abord, ne  pas se placer dans l’angle des goûts et des couleurs. Si des journalistes croient bien faire en adoptant Lekritir Kreol pour éclairer leurs lecteurs, cela les regarde. Mais ce qui compte vraiment, c’est le jeune qui arrive à l’école, ne parlant presque rien d’autre que le créole et qui va apprendre à lire. Là est toute la question.

Et dans cette situation, je pense que la langue qui doit être apprise au plus vite et à tout prix, c’est le français dont l’enfant se sert déjà puisqu’il en pratique une forme qui est un dérivé plutôt qu’un patois. Ajouter à l’effort d’apprendre le français, c’est-à-dire à se familiariser à «la physionomie du mot français», comme écrit Baissac, c’est lui barrer la route que de lui imposer sous quelque forme que ce soit les extravagances du Kreol – celui-ci doit rester ce qu’il est, un «mofinn» à éloigner du chemin des écoliers.

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