Les communes, une voie nouvelle ?

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Pourquoi se sentir coincé dans un choix obligatoire entre deux approches politico-économiques, apparemment diamétralement opposées ? La décision semble, en effet, souvent être nécessaire entre ceux qui, d’une part, prônent, au nom du bien commun, de l’égalité des chances, de l’équité sociale et de la social-démocratie, «plus d’État», plus de régimes de contrôle et de régulation, plus de mobilité sociale, y compris à travers les frontières, ce qui tendrait à réduire les inégalités criantes dans une société, favoriser tout ce qui va soutenir les faibles et restreindre – ou même punir – les plus forts qui réussissent. Dans l’autre camp, ceux qui arguent pour le plus grand dynamisme et la plus grande inventivité du néolibéralisme incarné par le secteur «privé», qui fulmine contre le gaspillage intrinsèque des ressources publiques, puisque «n’appartenant à personne» et les risques que ne se développent des potentats politiques qui s’ancrent sur l’autorité et les moyens supérieurs de l’État, quand ce dernier opère sans contrepoids.

À la vérité, l’humanité valse constamment entre ces deux approches et a intérêt, plutôt qu’à s’isoler dans un schéma plutôt que l’autre, à constamment chercher le point d’équilibre le plus probant, celui-ci changeant évidemment au fur et à mesure que la société et le besoin de ses citoyens évoluent… Pour cela, il suffit de s’ancrer sur les meilleures idées se trouvant de chaque côté de la barrière. Ainsi, l’économie mixte revêtant différents habits de par le monde. Autre évidence : au-delà des approches et des systèmes, c’est toujours la qualité des hommes à qui l’on confie la prise de décision qui rend un système performant ou non. Ainsi, un homme de la qualité d’un Lee Kuan Yew sera toujours plus réussi qu’un Amin Dada ou un Marcos, qu’il soit à la tête d’un pays néolibéral ou socialiste. Le problème à ce niveau, c’est qu’on ne connaît, malheureusement, la véritable qualité d’un leader… qu’après son arrivée au pouvoir !

Mais c’est surtout du récent livre de George Monbiot, Out of the wreckage, dont je veux vous parler, aujourd’hui, parce qu’au-delà du constat de la course-poursuite entre la social-démocratie et le néolibéralisme, le premier mouvement prenant racine avec Keynes et le second trouvant sa raison d’être avec Thatcher et Reagan, comme alimenté par les écrits de Hayek ; Monbiot, célèbre chroniqueur du Guardian et intellectuel respecté, propose une alternative faisant appel à ce qu’il y a de meilleur chez l’homme. C’est tout à son crédit !

Son constat est intéressant. Il postule, pour commencer, que l’humain possède naturellement et pratique un remarquable degré d’altruisme vis-à-vis des autres membres de son espèce. Cependant, le culte de l’individualisme cher aux néo-libéraux, galvanisé par des technologies «isolationnistes» et une société de consommation effarante, mène les humains à non plus se considérer comme des citoyens travaillant ensemble pour résoudre des problèmes communs, mais comme autant d’individus se battant contre d’autres pour résoudre leurs ambitions personnelles !

Monbiot constate, cruellement, que quand la proposition politique, qu’elle soit de la social-démocratie ou du néolibéralisme, ne répond plus aux besoins ou aux aspirations du peuple, on engendre, comme ces jours-ci, son aliénation et son cynisme, d’autant que l’homme a aussi beaucoup perdu le contrôle qu’il avait sur son travail depuis qu’il est devenu un simple module dans une machine industrielle réclamant la spécialisation des tâches et la productivité. De plus, il perd confiance dans les institutions politiques et son futur, et voit, en même temps, s’effriter le sens de la vie et la maîtrise qu’avait chaque individu sur celle-ci. Ainsi, l’aliénation de larges pans de la société, leur retournement contre les élites et les experts, accusés de les avoir menés là où ils sont, et leur retour volontaire sous la grande tente qui abrite le monde virtuel de l’imaginaire et du fantasque, ainsi que l’industrie la plus florissante sur terre, soit celle de la crédulité.

Et Monbiot de citer ce monde nostalgique où on partageait un repas en famille, où on se racontait des histoires, où on chantait ensemble, alors que le monde moderne a emprisonné les lumières, les visages et les voix dans des boîtes diverses qui ont pour noms télé, Netflix, iPad, 4G, ce dernier étant maintenant littéralement… dans la poche ! Résultat ? Nous passons des heures à regarder ou à écouter d’autres faire ce que nous aurions pu être en train de faire nousmêmes : danser, chanter, faire du sport, même cuisiner ! Au niveau des valeurs, et avec l’aide des réseaux sociaux, la renommée, l’image et l’argent remplacent invariablement le sens de l’appartenance et la bienveillance. La douce indulgence de La petite maison dans la prairie ou de Bonanza cède le pas au cynisme immoral de Game of Thrones ou de House of Cards. Quand le contact avec les autres et le monde réel s’effrite, il reste évidemment le shopping ! Ce qui fortifie les valeurs du «paraître», intensifie l’esprit de compétition et pousse à plus d’égoïsme. L’aliénation mine l’empathie, la curiosité, la coopération et la raison au point où la réflexion profonde et systématique devient plus difficile. À la place de délibérations éclairées pour résoudre des problèmes communs, chacun se sent alors autorisé à s’exclamer : «Je pense que…» en disant pourtant la toute première chose qui lui passe par la tête… sans réflexion aucune ou presque. Chacun finira alors, souvent, par crier et agiter des poings, y compris sur les blogs où l’on peut (comme c’est commode !) cacher tant son nom que son postérieur.

Et Monbiot de proposer un nouveau discours et une nouvelle approche pour réconcilier le citoyen avec son milieu, basé essentiellement sur les communes (commons), l’éducation populaire et une culture participative de partage. Et de citer les pâturages, les pêcheries et les forêts en partage, Wikipédia, la coop, la Credit Union, le crowdfunding, Ride Austin, l’Internet neutre ou les logiciels «ouverts» tels Linux ou GNU, comme exemples actuels.

Aret kokin nu laplaz est de la même mouvance. Après tout, même si leurs méthodes interpellent et que leur réflexion est parfois courte, ils se battent, admirablement, pour des droits communs, pas des avantages privés ou personnels, des augmentations salariales ou des avantages fiscaux ! Cependant, si le diagnostic de Monbiot est juste, dans la mesure où il prône, finalement, d’évoluer vers un système hybride englobant le meilleur de l’économie de marché et de l’État socialisant qui équipe et qui soutient, associé, en cela, à des communes fortes qui permettent le partage et l’empathie ainsi que des foyers qui feraient face à moins de divorces et à un peu moins d’individualisme, la probabilité que cela se passe effectivement comme cela peut laisser dubitatif.

Après tout, la thèse de base de Monbiot est que l’homme est fondamentalement bon et altruiste, et que nous sommes l’illustration même de la vertu originelle. Dans lequel cas, il faudra bien pouvoir expliquer la propension humaine pour les bagarres à l’intérieur même des familles ou entre voisins, les pogroms, l’holocauste, les guerres quasi permanentes depuis 10 000 ans, les conquêtes sanglantes, les inventions d’armes les unes plus performantes que les autres jusqu’à ce que l’on se tienne par la barbichette, depuis des années, comme les Russes et les Américains, sous la menace de ce que l’on appelle de manière impudique… la destruction mutuelle garantie !

Or, Trump et Poutine se lancent, malgré tout, ces jours-ci même, dans une nouvelle course… commune vers des armes nucléaires qu’ils promettent tous deux… «invincibles» !

Où situerons-nous donc nos «communes» à nous dans ce monde-là ?

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