Ces hommes forts qui confisquent l’histoire

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Pour une fois que ce n’est pas la guerre ! Et que cela fait, avec bonheur, la Une des journaux aux quatre coins du monde. Comment ne pas comprendre l’emballement médiatique planétaire? Le monde déchiré et écartelé d’aujourd’hui a besoin de réconfort, d’espoir, de croire en des lendemains meilleurs. De résister à la sinistrose et au fatalisme qui grignotent nos écrans et nos vies.

Le récit est devenu imaginable, le rêve possible. Un petit pas, pour enjamber une ligne de démarcation en béton, celui d’un Kim Jong-un souriant, est potentiellement un (autre) grand pas pour l’humanité. Pour ceux qui ont raté la fraternisation la plus médiatisée de cette année : le leader nord-coréen Kim Jong-un et son homologue sud-coréen Moon Jae-in ont échangé une poignée de main et plusieurs accolades historiques ce vendredi.

The ‘Rocket Man’, qui était dépeint comme le leader le plus vicieux au monde, puisqu’il a accéléré ses programmes nucléaires et balistiques intercontinentaux, se payant le luxe de mettre à sa portée une partie du territoire continental des États-Unis, est devenu, sous les caméras du monde entier, le premier dirigeant nord-coréen à fouler le sol sud-coréen depuis la guerre de Corée (1950-1953). Du coup, en compagnie de sa frêle et timide épouse, l’imposant dirigeant nord-coréen nous est apparu sous une lumière autre, irradiant la… bonhomie ! Soit le contraire de toutes les caricatures véhiculées jusqu’ici ! Transfiguration due à 12 ans de boycott, finalement intenable.

«Les deux dirigeants déclarent solennellement devant les 80 millions de Coréens et le monde entier qu’il n’y aura plus de guerre sur la péninsule coréenne et qu’en conséquence, une nouvelle ère de paix a commencé», affirment MM. Kim et Moon dans la «Déclaration de Panmunjom» publiée à l’issue de la rencontre. «La Corée du Sud et la Corée du Nord confirment l’objectif commun d’obtenir, au moyen d’une dénucléarisation totale, une péninsule coréenne non nucléaire.» Faute de traité, les deux voisins étaient, avant ce revirement historique, toujours techniquement en guerre.

Le monde n’est pas dupe, même s’il se laisse souvent attendrir par les actualités. Cette rencontre sert de galop d’essai avant l’autre rencontre au sommet entre l’imprévisible Donald Trump et un Kim Jong-un métamorphosé. Tout au long de l’année dernière, les menaces et insultes entre les deux dirigeants avaient fait penser au pire. On retenait notre souffle, car chacun avait le fameux bouton rouge à portée de main. On craignait même l’apocalypse – en raison des nouvelles techniques découvertes pour fissurer l’atome d’uranium.

Aujourd’hui, les deux voisins coréens suscitent un concert de louanges dans les capitales étrangères – c’est leur revanche sur l’interventionnisme des autres puissances qui ont divisé un seul et même peuple, c’est leur pied de nez à l’histoire internationale, du moins celle qui nous est contée. Trump lui-même a salué, par Twitter bien évidemment, l’enthousiasme de Pyongyang, mais a averti qu’il ne se ferait «pas avoir» par Kim Jong-un. Il a aussi remercié la Chine pour son «aide précieuse». Les autres dirigeants du monde applaudissent à l’unisson le courage et le leadership des deux Coréens. Espérons que cela leur suggère de nouvelles voies de paix.

* * *

À bien voir, même s’ils ont beaucoup de détracteurs, Trump et Kim sont devenus des acteurs incontournables sur l’échiquier mondial – au même titre que Poutine, Xi Jinping et Modi (davantage que Merkel, Macron ou May). C’est intéressant quand l’on place cela dans une perspective historico-médiatique. Plusieurs journaux internationaux, de gauche surtout, ont toujours cultivé une sorte d’admiration pour les hommes forts du siècle dernier – ils ont maintes fois souligné les bons points des dictateurs, à l’instar de Mao, Staline (davantage que Lénine), Trotski, Castro. Les titres de droite, eux, préféraient Franco ou Salazar, quand ils ne cachaient pas une certaine tendresse pour des despotes sud-américains et asiatiques, dès lors qu’ils s’affichaient anticommunistes.

Clairement, les régimes politiques ont lentement évolué dans beaucoup de pays, qui ont épousé – pour mieux l’étrangler ? – la démocratie, ou plutôt l’une de ses multiples variantes. Depuis la fin de la guerre froide, dans les années 1990, ils sont ainsi bien moins nombreux à vanter ou à défendre les mérites d’un «grand leader» – au nom d’une efficacité ou d’une discipline dictatoriale. Même Lee Kwan Yew, malgré ses succès économiques, a perdu un bon de nombre de ses soutiens, sur l’autel de dérives antidémocratiques. La démocratie libérale – le vote, la séparation des pouvoirs, la liberté de la presse, l’élargissement continu des droits individuels et l’émancipation des minorités – s’est peu à peu imposée au monde… jusqu’au choc du Brexit et l’élection inimaginable de Donald Trump.

Et depuis que Trump trône sur la première puissance mondiale, qui possède la plus vieille Constitution au monde – datant de 1787, les politologues parlent de plus en plus de «régression de la démocratie libérale». Car l’homme fort, cette espèce qu’on disait au bord de l’extinction et qui exige la loyauté de tous à «SA» petite personne, a refait surface. Le 6 avril dernier, à la Une du New York Times, Madeleine Albright, exsecrétaire d’État de Bill Clinton, s’interrogeait : «Va-t-on arrêter Trump avant qu’il ne soit trop tard ?»

Si les Républicains ou Mueller ne l’arrêtent pas, qui ? Kim Jong-un ?

* * *

Fakir ou pas, le ciel reste gris pour nous. Il y a de quoi être blasé par la politique politicienne de chez nous. Tellement elle est stérile, répétitive, fataliste, déphasée, et surexploitée par les mêmes «hommes forts». Depuis le temps qu’on réclame de nouvelles semences, on peine à voir sortir les pousses. Les ruisseaux politiques mauriciens restent ruisseaux, et ne convergent pas encore en torrent qui balaie. Tous ne peuvent être chef ! Le jeu est faussé. La réforme électorale est occultée, au profit de la guerre symbolique pour récupérer les Chagos des mains de Londres – qui, par ailleurs, abrite le Privy Council – dont la décision sur l’affaire MedPoint peut, sur l’échelle du Mauricien lambda, être un arbitre tout aussi important, voire plus contraignant, que la Cour internationale de justice.

À défaut d’un grand débat sur notre système politique, on mâchonne les mêmes morceaux durs de toujours. Des propos d’alliance ou de mésalliance. C’est ce qui rythme, en fait, notre quotidien. Les coalitions de toutes les couleurs, engendrées ces dernières décennies, supposément pour les intérêts supérieurs du pays, sont venues justifier les chemins les plus sinueux, menant au véritable objectif du… pouvoir. Leurs promoteurs, souvent embusqués, recourent à la contrainte morale délibérée pour chasser les empêcheurs de tourner en rond, ou tenter de les faire taire. La promesse d’une Freedom of Information Act aurait-elle une mission inavouée : museler la dissidence et ceux qui veulent libéraliser ? Demandez au dernier DG de la MBC.

Quand notre ministre mentor menace quiconque qui oserait toucher à un cheveu de son fiston, cela ne peut que donner le frisson. Pas vraiment de peur, mais de rage! Car 50 ans après notre Indépendance, nous salissons ses promesses, en épousant de manière plus nette le modèle africain ou nord-coréen de gouvernement. À l’ombre des Dos Santos ou des ancêtres de Kim Jong-un. Quand il évoque le prix dérisoire de l’eau (une majoration étant, sans fuite dans tous les sens, nécessaire – comme rappelé dimanche dernier), Jugnauth père omet, en revanche, de relativiser les salaires, parfois multiples, des dirigeants mauriciens et leurs pensions à vie face au salaire minimum. L’express du 16 juillet 2017 rappelait ainsi que les Jugnauth sont mieux payés que Xi Jinping, Modi ou Poutine ! Pour avoir mordu la poussière, notamment en 1995, alors que les chiffres économiques étaient pourtant au vert, le clan Jugnauth ne devrait pas sous-estimer la vigueur du désir de vrai changement que partagent bien plus d’un tiers des Mauriciens de tous bords… Le clan Jugnauth peut encore être ce changement ou favoriser l’autre en état de le promettre…

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