Le 1er mai: travail, histoire et modernité

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L’auteur préfère oublier la guerre des foules politiques pour réfléchir sur la perspective historique et les enjeux du travail.

Son origine remonte à 1886, aux États-Unis. Depuis, le 1er mai célèbre le travail dans différents pays. À l’instar de Maurice, où nous avons une riche histoire de lutte ouvrière.

Le 1er mai 2018 se déroule dans un contexte particulier. Laissons la guerre des foules politiques et les commémorations par les différentes forces syndicales pour prendre le temps d’une réflexion privilégiant la perspective historique et les enjeux actuels et à venir du travail pour être dans la prospective. Dans la quête d’une vraie modernité.

Le 1er mai célèbre le travail, le droit d’expression du monde ouvrier et des syndicats ainsi que la lutte pour une journée de travail de huit heures pour l’ensemble des travailleurs. Son origine remonte à 1886, aux États-Unis. Depuis, le 1er mai exprime toujours la lutte ouvrière et des salariés sous toutes ses formes dans différents pays.

Maurice a une riche histoire du travail et des luttes associées. Dans «Genèse de la classe ouvrière» paru le 30 avril 1985 dans Le Mauricien, nous défendions la thèse que la force de travail devient libre à Maurice en 1922 avec la fin de l’engagisme, condition de base pour la naissance de la classe ouvrière. Avant l’engagisme, il y avait eu le système reposant sur l’esclavage. À la fin du 19e siècle et au début de 20e, l’histoire sociopolitique est marquée par la lutte des immigrants indiens ; avec comme figures emblématiques Adolphe de Plevitz, Manilall Doctor et le Dr Eugène Laurent ; alors que dans le monde, le mouvement anticolonial commence à émerger.

Pendant le 18e siècle, les esclaves sont affectés à divers travaux dans une île qui tire ses revenus principalement de sa position géographique sur la route des Indes. L’accès du sucre mauricien à un tarif préférentiel sur le marché londonien en 1825 transforme l’île en une colonie de plantation. Au moment de l’abolition de l’esclavage en 1835, les planteurs, aidés par l’État colonial, se tournent vers le sous-continent indien pour s’approvisionner en maind’oeuvre. C’est le début de l’immigration indienne et de l’engagisme, qui est qualifié de new system of slavery par Hugh Tinker.

Abolition de l’engagisme

Pendant trois quarts de siècle, quelque 450 000 immigrés indiens viennent à Maurice, la grosse majorité en tant qu’engagés pour travailler dans les champs de canne. Le secteur de la canne connaît un développement spectaculaire au cours du 19e siècle. Cette arrivée massive d’immigrés indiens, en particulier entre 1834-1865, modifie et transforme considérablement le paysage démographique, économique, social, culturel et politique de l’île.

La coïncidence veut qu’en 1921, soit un an avant l’abolition de l’engagisme, l’île connaît sa première grève sous l’impulsion d’un typographe, Willy Moutou, qui tente de lancer le NationalTrade Union of Mauritius. La grève est un échec, de même que le syndicat que W. Moutou voulait fonder. Ne désespérant pas, le syndicaliste lance en 1924 le journal Drapeau Ouvrier, dont le programme est «affranchissement de la classe ouvrière».

D’autres initiatives pour lancer des syndicats échouent. La conscience de classe, étant donné les clivages communaux et sectoriels qui se juxtaposent, se développe très lentement. Il faudra attendre la crise des années 30 pour que les travailleurs commencent à se mobiliser, avec comme événement historique la naissance du Parti travailliste le 23 février 1936.

Déjà se dessine l’association de la lutte syndicale et du combat politique avec la création de la Société de bienfaisance des travailleurs de Maurice. L’histoire des rapports entre les mouvements syndicaux et les partis et courants politiques jusqu’à l’indépendance, avec les figures syndicales emblématiques comme E. Anquetil, G. Rozemont, H. Ramnarain, S. Jugdambi, reste à être écrite. Durant cette période, on assiste à de grandes avancées avec la mise en place d’un État-providence périphérique, qui culminera avec l’éducation gratuite en 1976.

La coalition de 1969 va créer un vide politique et syndical dans lequel vont s’engouffrer le Mouvement militant mauricien (MMM) et son bras syndical, la General Workers’ Federation. C’est une phase nouvelle dans l’histoire du travail sous le sceau du syndicalisme militant avec ses luttes et grèves – dont les grèves générales de 1971 et de 1979 –, ses conquêtes et ses figures, notamment Paul Bérenger, Aurélie Perrine, Jimmy Gobin, Ram Seegobin et Jack Bizlall. Le syndicalisme militant n’est cependant pas la seule composante d’un mouvement syndical diversifié et divisé depuis sa naissance (voir Développement du mouvement syndical à l’île Maurice, paru dans Afrika Spektrum en janvier 1986¹).

Sur le plan politique, après la grève de 1979, le MMM se vide des courants refusant l’orientation de la direction. Le «nouveau consensus social» prôné par P. Bérenger comme ministre des Finances en 1982 va faire le reste avec l’opposition au plan d’ajustement structurel mis en place pour relancer l’économie mauricienne. La cassure du 22 mars 1983 va être un tournant décisif avec d’une part une reconfiguration de l’échiquier politique doublée d’une orientation libérale de l’économie et une transformation du paysage idéologique. La représentation de la société change : d’un champ de bataille opposant les classes, on arrive à un champ de course partagé entre ceux qui y arrivent et ceux qui sont éjectés. Il faut toutefois retenir que l’État-providence est épargné de la révolution conservatrice.

Le mouvement syndical souffre de ce changement et montre ses faiblesses durant cette période. Non seulement il est traversé par des divisions mais éprouve aussi des difficultés à comprendre les profondes mutations structurelles et idéologiques en cours et à s’adapter tant dans ses méthodes que dans son contenu programmatique. Le monde du travail se transforme avec les mutations économiques provoquées par le déclin de certains secteurs et l’émergence de nouveaux.

Pendant les dernières 25 années, Maurice cherche un nouveau modèle de développement et de nouveaux secteurs économiques. Entretemps, le libéralisme économique montre aujourd’hui ses limites, comme le démontrent même les récentes prises de position du Fonds monétaire international, de la Banque mondiale et du World Economic Forum. Le défi, ailleurs comme ici, c’est la quête d’un développement plus juste, équitable et humain.

Révolution numérique

Aujourd’hui, Maurice opère dans un environnement mondialisé sous tensions, avec la nomadisation du capital, les migrations économiques qui ne font que commencer, les effets du changement climatique et l’impact de la révolution numérique ou quatrième révolution industrielle. Oui, nous ne cesserons d’insister qu’il faut en permanence avoir en tête le big picture.

Actuellement, le monde du travail à Maurice connaît des transformations importantes, surdéterminées par les changements dans l’ordre économique mondial. Le dernier rapport de la Banque mondiale sur les inégalités à Maurice est venu mettre en exergue l’étendue du problème. Mais les problématiques ne sont pas qu’économiques.

Des dynamiques vont travailler le monde des entreprises et du travail à l’avenir, et le mouvement syndical est à la croisée des chemins. Il lui faudra se réinventer pour ne pas mener des batailles d’arrièregarde. La première dynamique est la «bombe démographique» : ratios actifs/inactifs, disponibilité de la main-d’oeuvre dans certains secteurs et présence de travailleurs étrangers/segmentation du marché du travail entre autres.

La deuxième est la révolution numérique qui est en train de bouleverser le monde du travail – industrie, services et marketing – avec les applications de l’Intelligence artificielle dans la robotisation et l’automation. Les nouvelles technologies ont le potentiel d’impacter sur les rapports au sein de l’entreprise avec le principe de la verticalité qui cède la place à l’horizontalité dans les contours de l’entreprise du futur, ainsi que l’explique le Professeur Joël de Rosnay dans une récente conférence magistrale.

La troisième est la lutte contre les effets du changement climatique. Lutte qui passe par une nouvelle philosophie de développement faisant la part belle à l’écodéveloppement décliné dans un aménagement smart du territoire et qui inclue la zone économique qui fait de nous un État-océan.

La quatrième est la création et le mode de répartition des richesses qui sera toujours à l’agenda avec comme enjeu un modèle social de l’entreprise reposant sur un équilibre entre les partenaires que sont les salariés, les actionnaires et les clients. Au coeur de ces dynamiques actuelles et nouvelles il y a en jeu le contenu et le sens à donner à la modernité dont tout le monde se réclame. Cela part d’une vision. Oui, il s’agit d’être visionnaire !

Le développement du mouvement syndical à l’Ile Maurice, Malenn Deena Oodiah, Africa Spectrum, Vol. 21, No. 1 (1986), pp. 77-10. 

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