Un monde en folie ?

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Je ne sais pas si vous avez le même sentiment, mais depuis quelque temps, le monde semble un peu à la dérive, plus rien n’est prévisible, la pourriture paraît être partout, tout semble possible. On craint le pire, si ce n’est la fin d’un cycle... ou du monde !

Il y a de bonnes raisons de conclure ainsi quand on constate une déferlante de «nouveaux» problèmes, ou de problèmes atteignant des sommets apparemment jamais atteints auparavant. De la vague d’abus sexuels à la Weinstein à l’affaire Skripal, de la guerre des tarifs douaniers déclenchée par Trump au traitement réservé aux Fact-Finding Committees sur Sumputh et Choomka, de la frilosité démontrée à éclairer les coulisses de Sobrinho aux affaires de moeurs alléguées, y compris au sein des églises, il y a vraiment de quoi avoir peur. Mais nous avons intérêt, cependant, à faire la distinction entre les «nouveaux problèmes» (style Facebook/Cambridge Analytica) et les problèmes qui ont toujours été là et qui n’ont que la particularité d’avoir récemment échappé à la chape de plomb ou à l’omerta qui préservait tant de dérives et d’abus précédemment.

Prenez les cas d’abus sexuels de jeunes filles adultes. Ils n’ont sûrement pas débuté avec Weinstein. Mais avant lui, on ne parlait pas, par peur ou par convenance ou parce que les dénonciateurs payaient cher leur hardiesse. On consacrait même l’expression de «promotion canapé», depuis remplacée par #MeToo ou #BalanceTonPorc. Les révélations en cascade – y compris pour la première fois dans une délégation sportive mauricienne, où l’on avait, cependant, chuchoté plus d’une fois dans le passé – ne démontrent pas un «nouveau mal», mais seulement un concours de circonstances favorables, déclenché par quelques braves, qui fait que tout (ou presque) du passé peut désormais remonter à la surface. On a alors l’impression d’une révélation de l’enfer, alors que l’enfer était, jusque-là, bien caché, bien au chaud, presque conventionnel. Si l’invention première du diable a bien été de convaincre qu’il n’existait pas, ces déferlantes ont, cependant, le don de le glorifier…

Ainsi, les cas de pédophilie dans l’église qui, pendant des siècles, ont été jugulés par des routines bien rodées de honte réprimée des enfants, de hiérarchies apologistes et parfois même de parents plus intéressés à garantir leur ciel que l’intégrité psychique de leur progéniture. Les «blanchisseries de la Madeleine» relèvent des mêmes puissances et ont été dénoncées après seulement… deux siècles d’existence ! Le film oscarisé Spotlight ainsi que celui de Judi Dench, Philomena, ont été les points d’orgue de tout ce mouvement de libéralisation de la parole.

Ainsi, plus loin dans le temps, l’esclavage lui-même, norme sociale générale sur toute la planète jusqu’au XIXe siècle. Les Aztèques, les Arabes, les Vikings, les colonisateurs anglais, français, portugais, hollandais avaient tous des esclaves, parfois blancs, parfois bruns, très souvent noirs et trouvaient cela normal jusqu’à ce que quelques âmes braves se posent des questions fondamentales et renversent la norme en concluant que tous les hommes étaient les mêmes et avaient des droits égaux. Ce qui semblait jusque-là être la norme de tous, devient soudain inacceptable.

Ainsi, les cas d’abus sexuels sur les enfants qui, dans le passé, restaient secrets et où la convention était pour l’enfant de se taire et où la famille préférait ne rien dire pour ne pas souffrir le déshonneur. Dans tous ces cas, il y a deux points qui méritent d’être faits, je pense.

Premièrement, il faut faire très attention de ne pas extrapoler à partir de ces déferlantes de révélations nouvelles, conclure au «tout pourri», douter de tout et de tous et ne plus du tout hésiter à affliger quelqu’un au moindre doute, au moindre indice, au moindre palabre. Si cela devait être le cas, on en rajouterait au problème, la vérité aurait beaucoup plus de difficultés face au mensonge, les faits alternatifs seraient aussi valables que les faits (Tiens !) et on finirait par mourir de sinistrose. Bien sûr qu’il y a beaucoup de pourriture et énormément de pourris qui nous entourent et qu’il est du devoir de ceux qui ont encore un sens de l’indignation et un peu de foi dans une échelle de valeurs de résister, de s’opposer, de dénoncer et de trouver des moyens de faire reculer le mal. Mais il faut s’accrocher aux faits, ne pas désespérer et garder un sens de la juste perspective !

Deuxièmement, n’oublions pas qu’il y a une raison pour laquelle il a été longtemps possible, en particulier pour les victimes d’abus sexuels de tout genre, d’être mis de côté ou négligés : le fait est que ce sont presque toujours des situations où c’est la parole d’une personne contre celle d’une autre, le schéma le plus commun étant évidemment que c’est celui qui est en position de force qui est accusé et que la victime s’écrase donc… Ce qui change depuis peu c’est que l’on donne, a priori, plus de poids à la parole de celui ou celle qui dénonce, ce qui est crucial, mais il faut quand même faire attention à ce que l’on ne bascule pas à l’autre extrême non plus. Lire, à cet effet, l’opinion de Ms Cressida Dick, le chef de la Metropolitan Police de Grande-Bretagne (The Times, 02/04/2018).

Cette semaine, notre directeur des publications a été accusé de faits graves. Il a eu l’élégance de se mettre en congé face à ces allégations, même s’il jure son innocence. Notre collègue qui l’accuse se dit motivée par la protection de son enfant et c’est un motif plus que louable et fort compréhensible. Le fait que le témoin principal n’ait pas encore quatre ans va sûrement mener à des débats houleux entre ceux qui diront qu’un enfant ne peut pas inventer ce qui est décrit dans l’affidavit et ceux qui seront conscients des capacités bien documentées d’affabulation des enfants. Je n’envie pas ceux qui auront à extraire la vérité de ce dossier qui aurait d’ailleurs dû rester confidentiel vu que l’on parle d’une mineure, mais qui n’avait aucune chance de le rester vu la notoriété de Nad Sivaramen et l’opportunité de «régler des comptes» que cet affidavit offrait à certains.

Chacun assumera, ici, ses responsabilités face à sa conscience. S’il en a.

Le Premier ministre, qui avait là une belle occasion de prendre de la hauteur et de revêtir la toge du sage, a raté, ce jeudi, une bien belle occasion de se taire. Sans citer de nom, mais sans duper personne non plus, il a fait référence, face à un public plutôt acquis, à ceux qui «pé donn léson moralité, zot pann get zot dan laglas», ce qui équivalait à une condamnation avant la lettre.

Or, dans notre système de justice, personne n’est coupable jusqu’à ce qu’il soit condamné. Il est aux premières loges pour le savoir...

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