Comment faire exploser un 60-0

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Dans les jours qui précédèrent les célébrations du 12 mars 1983, soit 35 ans de cela, la Mauritius Broadcasting Corporation (MBC) eut pour mission de populariser un hymne national en créole, différent du Motherland en anglais introduit en 1968. Ce fut le détonateur qui fit exploser le 60-0 historique du 11 juin 1982.

Lors des célébrations du 50e anniversaire de l’Indépendance au Champ de Mars, le 12 mars 2018, le créole était quasi absent, alors que les commentaires et les annonces se faisaient en français, hindi et anglais. Cela a interpellé de nombreux Mauriciens, outrés par ce boycott subtil de la langue la plus parlée du pays, voire la langue maternelle de la majorité des citoyens.

Mais 50 ans après un long processus de nation-building, le créole contient toujours une charge émotionnelle politique et sociologique immense, capable d’amener les Mauriciens à prendre des positions irrationnelles et déraisonnables. En 1983, à peine 15 ans après l’Indépendance, les susceptibilités étaient à fleur de peau et il a fallu un hymne national en créole pour faire écrouler tout un gouvernement.

La victoire à 60-0 de l’alliance MMMPSM, menée par Anerood Jugnauth, Paul Bérenger et Harish Boodhoo, suscita un immense enthousiasme dans le pays. Car jamais les Mauriciens n’avaient été aussi unis dans leur démarche de tourner le dos à des pratiques politiques passées pour opter pour une nouvelle équipe déterminée à transformer la société mauricienne.

Mais dans les jours mêmes suivant ce verdict de 60-0, le ver était déjà dans le fruit. Le PSM de Boodhoo se démarquait systématiquement du MMM. À un certain moment, des dirigeants du MMM, nommément le Premier ministre, Anerood Jugnauth, et Kader Bhayat, se rapprochèrent de plus en plus de Boodhoo, tout en s’éloignant de leurs camarades de parti.

À un certain moment, face à des attaques répétées à l’intérieur même du gouvernement contre les mesures qu’il avait prises comme ministre des Finances pour redresser l’économie exsangue de Maurice, Paul Bérenger soumit sa démission du gouvernement. Le MMM retrouva son unité par la suite et Bérenger réintégra le Cabinet. Mais les dissensions allaient reprendre au début de 1983.

Le contrôle de la MBC fut l’un des éléments qui pourrissaient chaque jour les relations entre les deux partenaires. En effet, en tant que ministre de l’Information, en sus de ses autres fonctions, Boodhoo était supposément le grand patron de la MBC. Or, le MMM y avait placé Gaëtan Essoo comme directeur-général. Et cet Essoo, qui n’avait pas froid aux yeux, aimait envoyer paître son ministre à chaque fois que ce dernier tentait de donner une directive quelconque à la station. Boodhoo n’avait d’autre choix que de ronger ses freins. Au MMM, on était convaincu que le parti aurait remporté un 60-0 sans l’apport du PSM et que les ministres de ce parti n’étaient que des parasites ayant profité d’une manne politique tombée du ciel.

En marge du 12 mars 1983, un comité de célébrations, présidé par le ministre des Arts et de la culture, Rama Poonoosamy, décida de fêter l’événement de façon radicalement différente du précédent gouvernement. La pièce maîtresse de cette nouvelle façon de célébrer l’Indépendance fut l’introduction d’un hymne national en créole.

Des éléments du PSM accusèrent Poonoosamy d’avoir poussé l’audace révolutionnaire jusqu’à éliminer l’allusion à… Dieu de son hymne national new-look. On accusa Poonoosamy d’avoir escamoté la partie «May God bless thee for ever and ever» dans la version créole de l’hymne national et cette absence de blessing divin provoqua des blessures mortelles dans l’alliance. Or, l’hymne national Poonoosamy, bien que chanté sur l’air de Philippe Gentil, était une création originale et non pas une traduction du Motherland.

D’après une version des faits, comme rapportée par Jayen Cuttaree dans son livre Behind the Purple Curtain, le Premier ministre menaça de ne pas assister aux fêtes du 12 mars 1983 si le comité Poonoosamy allait de l’avant avec l’hymne national en créole. Effectivement, l’hymne en créole fut enlevé du programme du 12 mars. Mais les animosités avaient atteint un point de non-retour et Jugnauth went for the kill.

Le 22 mars 1982, c’est en lisant le journal l’express que des dirigeants du MMM apprirent que Gaëtan Essoo avait été limogé par décision de Jugnauth comme marque de soutien à Boodhoo. Le signal pour le MMM n’aurait jamais été aussi clair. Plusieurs ministres du MMM et deux du PSM, notamment Kailash Ruhee et Jocelyn Seenyen, soumirent leur démission ce 22 mars 1983 historique.

Jugnauth créa son propre parti, le MSM, qu’intégra Boodhoo après avoir dissous son PSM. Le MSM allait par la suite s’allier au PTr et au PMSD pour affronter le MMM en août 1983. Le MMM fut largement battu à l’issue de la plus violente et traumatisante campagne électorale dans l’histoire du pays.

Le 60-0, bien que vulnérable à des dissensions internes, aurait pu survivre pour davantage que neuf mois. Mais il est toujours risquant de badiner avec les susceptibilités des Mauriciens sur la question des langues. Les préjugés irrationnels font toujours partie de l’ADN des Mauriciens, même 50 ans après l’Indépendance.

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