Le droit de savoir

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Et le jeu de rapports de force prend fin avec la capitulation de la présidente qui annonce finalement son départ pour le 23 mars. En voulant rendre les coups, en se montrant audacieuse, allant jusqu’à rejeter toute perspective de démission, Ameenah Gurib-Fakim n’a su jusqu’où elle pouvait aller plus loin. Et a commis un (faux) pas de trop, avec ce surprenant communiqué annonçant une commission d’enquête présidée par sir Hamid Moollan (qui semblait lui-même dans le flou) dont l’objectif était d’enquêter sur toutes les affaires liées, de manière directe ou indirecte, à Alvaro Sobrinho.

A-t-elle réalisé, après un concert de voix l’accusant d’avoir violé la Constitution, que sa dernière action n’allait pas jouer en sa faveur ? Qu’est-ce qui explique sa volte-face de ce samedi, alors que c’est une Aminah Gurib-Fakim déterminée qui faisait de la résistance pendant tout au long de cette semaine, se montrant prête à affronter un tribunal, sachant qu’elle peut perdre la bataille morale mais gagner sur le plan légal ? De ses tweets précisant qu’elle est toujours en poste, à l’affichage d’une conversation privée avec le vice-Premier ministre Collendavelloo (censée être une preuve de sa parole), en passant par le fameux communiqué faisant état de l’utilisation d’une carte bancaire de Planet Earth par inadvertance, la présidente donnait l’impression d’avoir une stratégie de défense. Ou n’était-ce que l’énergie du désespoir d’une personne ne voulant pas se transformer en bouc- émissaire devant des loups qui, hier encore, mangeaient à la même table qu’elle ? Que s’est-il donc passé en 24 heures, en coulisse, pour qu’Ameenah Gurib-Fakim accepte finalement en toute «sagesse», dixit son avocat Yousouf Mohamed, de tirer finalement sa révérence ? Est-ce qu’au final, la présidente réalise qu’elle a moins à perdre qu’à gagner en offrant sa tête sur un plateau à Pravind Jugnauth, celui qui a menacé de révéler des «informations graves» la concernant ? Ou est-ce la perspective d’être instrumentalisée par les partis de l’opposition qui ont changé leur fusil d’épaule, la considérant depuis peu comme alliée objective, qui la pousse à faire ses cartons?

Au-delà de tout ce galimatia et ces rebondissements auxquels nous avons assistés, au-delà de l’enjeu politique de cette affaire, avec les incroyables positions opportunistes des partis de l’opposition, au-delà de toutes ces questions qui restent toujours sans réponses sur la saga Sobrinho, restons lucides et gardons notre capacité de jugement. Derrière cet imbroglio qui passionne autant qu’il désespère tout un pays, nous n’assistions pas seulement à une crise constitutionnelle, mais aussi à une crise morale. En refusant au début de démissionner, quel message la présidente envoyait-elle aux citoyens, surtout à la jeune génération ? Qu’il est possible de faire des compromis avec l’éthique ? Que les valeurs dépendent de la position qu’on occupe, que l’intégrité n’est qu’un mot creux utilisé dans les grandes interviews ?

Quelle est la personne qui a cru un instant qu’Ameenah Gurib-Fakim a utilisé cette carte de crédit par inadvertance, en toutes ces occasions, et qu’elle a fini par réaliser son erreur uniquement au mois de mars 2017, au moment où l’affaire Sobrinho a été étalée sur la place publique ? Comment comprendre que la présidente de la République, censée être au-dessus de tout soupçon, ait jugé utile d’accepter une carte platinum d’une institution étrangère? Et quand bien même, cette carte était soi-disant émise pour la promotion des programmes de bourses, n’y avait-il pas un secrétariat pour se charger de ce genre de transactions pécuniaires, et protéger ainsi l’institution qu’est la présidence ? Tous ceux qui demandaient à Gurib-Fakim de rester au château avalisent-ils donc ce genre comportement, que ce soit sur l’utilisation de cette carte, sur les demandes de permis VIP, ou encore autour de l’implication d’une présidente de la République à suivre des mails ayant trait à des demandes de permis pour un homme sur qui pèse des soupçons de blanchiment d’argent et de détournements de fonds ? Moralité, conscience, principes ? Foutaises ! Maintenant qu’Ameenah Gurib-Fakim a pris la décision de partir, peut-on s’attendre qu’elle prenne sa liberté de parole et dénoncent «ceux qui ont vu la possibilité de bénéficier de la fontaine Sobrinho», comme l’écrivait son proche, Mubarak Sooltangos (Le défi du mercredi 1 mars) ? La population a tout le droit de savoir. Regardons plus loin que cette démission. Et réclamons des comptes…

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