De l’esprit de l’indépendance

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On peut persifler, ironiser sur la regrettable tournure de ce cinquantenaire sans chef d’État. Mais pour rester dans l’esprit de l’indépendance, qui implique que nous prenions la pleine responsabilité de notre destin, prenons le temps du recul.

L’opposition vous dira qu’on en est là par le fait de l’alliance au pouvoir. «Mille fois Machin !», «Mille fois Truc !», scande-t-on. Oubliant que la déchéance des gouvernants d’hier se nourrissait des mêmes comportements que ceux des gouvernants d’aujourd’hui. D’autres vous diront que la solution est de faire tomber des têtes pour en mettre d’autres… puisées du même vivier. Jusqu’à ce que les nouvelles têtes tombent à leur tour. Vive l’île Maurice-bowling, prête à jubiler à chaque strike ! Une île Maurice ivre de l’absurdité qu’elle a engendrée.

Pour les amateurs de sensations fortes, la seule certitude que nous ayons est que ce jeu de quilles devrait continuer, voire même gagner en cadence. Et ce, grâce à la technologie. Dans un monde digital où les citoyens sont munis de smartphones, les cachoteries sont éphémères. Des informations essentielles telles que des copies de documents ou des enregistrements de conversations sont non seulement possibles, mais circulés de plus en plus efficacement. Si rien ne change, d’autres quilles tomberont aussi bien, aussi vite.

S’il fait les beaux jours de la presse, ce jeu de quilles accéléré induit chez les Mauriciens un malaise. Un malaise que même nos autoroutes, nos centres commerciaux, notre aéroport n’apaisent pas. Un sentiment que quand bien même l’île Maurice indépendante a atteint des seuils jamais connus de bien-être matériel, les Mauriciens n’ont jamais éprouvé autant de répulsion pour le système dans lequel ils vivent. Un sentiment d’avoir tout réussi et d’avoir, dans le même temps, tout échoué.

Nous nous rendons compte que, pendant 50 ans, tout à notre joie de célébrer nos réussites économiques, nous avons aussi tâché de ne pas voir le sous-produit de cette réussite : la création d’une élite non pas inspirée de l’indépendance, mais enchaînée au pouvoir et à ses attributs. Une élite de savoirs qui serait, pour reprendre la célèbre expression de sir Thomas More, «instruite sans être éduquée», puisque la marque d’une éducation réussie est la nécessaire acquisition de valeurs nobles.

Hélas, nous sommes obligés de composer avec cette élite faussement éduquée, compensant son manque de valeurs par sa soif de domination. Son instrument de domination, c’est le droit. Le droit qu’on parade comme une équivalence à l’éthique. Ceux qui ont gagné devant les tribunaux ne se disent-ils pas «blanchis». La cour de justice devient alors celle qui fait redresser les quilles, les remet dans le jeu.

Une fois relevées, ces mêmes quilles tentent de nous imposer l’idée qu’un acte dont on n’a pas pu prouver qu’il est illégal devient de facto moral. Le droit devient alors l’arme par laquelle l’élite anesthésie l’éthique. Le droit devient l’arme qui prive les Mauriciens de ce que l’indépendance est censée leur avoir apporté : la liberté d’initier une réflexion philosophique, sociale, démocratique. Alors oui, certains gagneront leur procès devant les cours de justice, devant des commissions d’enquête. On négociera jusqu’à la dernière minute. Et la victoire du droit sera aussi celle du droit à l’arrogance, la victoire du droit à l’opacité, du droit aux passe-droits. Du droit à la force.

Notre indépendance ne serait-elle devenue qu’une dictature de l’élite par le droit ?

Comment échapper à ce scénario pathétique ?

Comment éviter que la démocratie, chèrement acquise, ne se transforme en un jeu de quilles mis en spectacle dans des médias tantôt strikers tantôt promoteurs de quilles vacillantes ou insolemment relevées ? Comment éviter que les Mauriciens se sentent des pions impuissants devant la domination d’une élite qui ne pense qu’à ses avantages et à son apparence ?

Si nous voulons continuer de faire vivre l’Indépendance, ce n’est pas en créant de la croissance économique à tout prix, mais en oeuvrant au vaste chantier de réconciliation de l’élite et des citoyens ordinaires. Faire vivre l’indépendance veut dire se réapproprier l’esprit de l’indépendance. Un esprit démocratique et égalitaire, plutôt que dominant et élitiste. Faire vivre l’indépendance voudra dire se réapproprier les outils de cette indépendance qui n’est autre que la maîtrise des lois du pays. Se réapproprier le droit non seulement dans sa forme, mais aussi dans l’état d’esprit qui lui a donné cette forme.

Osons croire qu’une véritable réflexion sur la différence entre l’éthique et le droit dans la vie publique, dans les affaires, dans la presse, dans l’éducation est le dernier bastion de notre indépendance. À défaut de quoi la cérémonie du 12 mars 1968 n’aura été que la première manche du jeu de quilles qui aura fait tomber une dictature pour en placer une autre.

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