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Pour les 50 ans de Maurice, nous avons voulu voir grand au lieu de penser petit. Alors que la tendance mondiale de ce début du 21e siècle pousse vers le fameux tabloïd, alors que la lecture des journaux se fait de plus en plus sur les smartphones, «l’express» vous réconcilie avec le traditionnel support papier, grâce à ce for­mat XXL (parfumé de surcroît) et un contenu historique. L’objectif avoué est de vous prouver que la lecture sur papier, outre d’être plus agréable (selon moi), peut être aussi moderne que la lecture sur support numérique. Concevoir en plus grand ce journal-souve­nir que vous tenez des deux mains, c’est aussi viser plus loin et plus haut que ce que nous avons envisagé jusqu’à présent.

Dès le 21 janvier, soit 50 jours avant le 12 mars, l’express vous a proposé, au quotidien, une page ou deux Spéciale Indépendance, «hastaguée» #50ansMoris. L’idée étant de reprendre les journaux de 1968 et, jour pour jour, de re-contextualiser un sujet évoqué dans chaque parution de l’époque. Nous nous sommes inspirés de faits divers, de programmes TV, de publicités ou réclames, d’entrefilets ou de couvertures, d’horoscopes ou de dessins de presse… Le tout étant de raconter une histoire, celle qui se prolonge dans le temps, qui ne disparaît pas sans laisser de traces. Et avec la sensibilité de chacun des différents rédacteurs ayant choisi de revisiter les riches archives de notre journal, nous avons voulu vous relater la vérité, même si ça coûte. Ou surtout, pour reprendre Hubert Beuve-Méry (fondateur du Monde), si ça coûte. Ainsi, 50 ans plus tard, nous avons, le 27 janvier, publié - pour la toute première fois - les photos des victimes des bagarres raciales. À l’époque, montrer les visages aurait été comme verser l’huile sur le feu communal. L’article de nos journalistes, qui ont rencontré les proches ou descendants des victimes, s’intitule Les oubliés de l’histoire. Au lieu de réveiller les démons du passé, ce rappel, certes douloureux, a permis aux familles de confier leurs chagrins publics, essentiels avant de commencer, enfin, leur deuil.

C’est cette perspective historique qui nous a guidés pour ce numéro. Nous avons sélectionné 12 thèmes, pour aller avec le 12 mars, qui nous touchent ou sont incontournables. Parfois, ils recoupent ceux déjà évoqués durant ces quelques trois mois. Bien évidemment, nous ne prétendons pas dresser 50 ans d’histoire de tout un pays en 36 pages. Ni de réaliser un travail d’historiens ou de scientifiques. Nous avons fait notre métier de journalistes. Qui est de construire des récits à partir des bouts éparpillés. Que ceux qui ont fait l’histoire du pays ou leurs descendants ne s’offus­quent pas s’ils ne retrouvent pas leur patronyme. Leur empreinte reste, de toute façon. Nous voulons juste vous faire humer l’air du temps d’antan, vous donner à voir des endroits, à revivre des moments, bref vous donner des aperçus de ce qui a changé ou pas. Dans certains thèmes, les articles sont loin d’être exhaustifs. Ils n’en ont pas la prétention. Vous retrouverez parfois, en filigrane de ces pages, les articles déjà publiés, car ils nous semblent être importants.

Ces pages sont aussi notre histoire. Celle d’un journal, créé en 1963 par des libres-penseurs amoureux de leur pays. Un journal en prise directe avec l’histoire, ses actualités, ses rêves et ses cauchemars. Un journal-témoin des guerres de décolonisation, de l’excision des Chagos, de l’instauration rétrograde du recensement ethnique et du Best Loser System, des ten­sions communales, de l’Indépendance politique, de l’émergence du fémi­nisme, de la chute du communisme et de la montée du communalisme.

* * *

Sommes-nous mauriciano-optimistes ou mauriciano-pessimistes ? En 50 ans, qu’est-ce qui a changé au fond ? Progressons-nous vraiment sur notre parcours de décolonisation ? La notion de développement durable – qui repose sur le triptyque : économie, social et environnement – reste floue, alors que le changement climatique, lui, est bien concret. Alors que le Metro Express s’installe, il est plus que jamais important de rétablir l’équilibre de la relation entre l’homme et la nature – qui demeure un bien commun, un patrimoine qu’on partage et qu’on doit transmettre aux générations de demain.

On les connaît ces discours officiels dithyrambiques, répétés ad nauseam. Version historique : Maurice, découverte par des navigateurs arabes avant le XVIe siècle, devenue ensuite carrefour des civilisations européenne, africaine et asiatique. Version économie de dévelop­pement : Maurice, succès économique qui a fait taire des prix Nobel. Version gouvernance politique : Maurice, exemple démocratique de cohabitation pacifique, où les élections générales se tiennent chaque cinq ans et où les journalistes ne croupissent pas en prison. Version culturelle et touristique : Maurice, visitée hier par l’écrivain Bernardin de St-Pierre (1768), le cartographe britannique Matthew Flinders (1803), le biologiste Charles Darwin (1836), le poète Charles Baudelaire (1841), l’écrivain-marin Joseph Conrad (1888), le romancier américain Mark Twain (1896) et l’avocat indien Mohandass Karamchand Gandhi (1901), après l’Indépendance : Indira Gandhi (1970), Mère Teresa (1970), la Reine Élisabeth II (1972), Léopold Sedar Senghor (1973), Lee Kuan Yew (1979), Jean-Paul II (1989), François Mitterrand (1990) et Nelson Mandela (1998), entre autres, distingués invités. Et Maurice qui accueille aujourd’hui plus d’un million de touristes venant des cinq continents. Les récits élogieux d’antan ne manquent pas.

Mais un demi-siècle après le 12 mars 1968, notre histoire reste contenue dans quatre silos ethniques. Regardez autour de vous ; nous sommes évidemment bien plus nombreux que ces quatre cellules qui nous emprisonnent et qui datent de l’ère britannique. Nous avons évolué depuis... Mais le multiculturalisme, brandi hier comme modèle, est aujourd’hui un frein à notre épanouissement. Pris en otage par des politiciens-chefs-de-tribus, le modèle multiculturel et ses repré­sentations (dont le Best Loser System) empêchent l’interculturel de prendre son envol. Notre passé colonial nous refuse d’entrer dans l’ère moderne, où le mérite de l’individu est prioritaire. C’est pour cela que ce n’est pas demain la veille que nous aurons notre Obama mauricien.

De Dina Arobi à Maurice, en passant par Mauritzius et Isle de France, notre petite île a toujours fait l’objet de grande convoitise en raison de sa position géostratégique dans le sud-ouest de l’océan Indien, sur la route des épices, des esclaves et du pétrole. Les Américains, avec la bénédiction des Britanniques, occupent une partie de notre territoire. Les Français, les Indiens et les Chinois veulent aussi plan­ter leur drapeau dans la sous-région. Sur le plan interne, Maurice reste sous la domination de quelques patronymes dynastiques et de lobbies sectaires. Ceux au pouvoir refusent de changer les règles du jeu démocratique et du système électoral. Ainsi, le pays va bien et mal. Cela dépend, en fait, de l’échelle sur laquelle l’on se place. Sur celle du continent africain, nous sommes peut-être en avance. Mais face à Singapour, par exemple, nous sommes sacrément en retard, sur bien des aspects. Tout est relatif. Derrière la carte postale multiculturelle que nous aimons célébrer, surtout lorsqu’on se trouve à l’étranger, le pays sombre, en fait, en termes de nation building : on n’arrive pas à transcender le multiculturalisme.

Notre arc-en-ciel reste par nature éphémère, voire une juxtaposition de cultures. Le melting-pot demeure un mythe à bien des égards. Les casseroles des politiciens qui dépendent du divide and rule sont en ébullition. Mais, sans une chance égale à tous, le pays ne progresse pas. À 50 ans, il ne faut plus avoir peur de se l’avouer.

(Note : la deuxième partie de l’édito est puisée du livre Maurice 50 ans et un jour, lancé par La Sentinelle, dans le cadre des 50 ans de l’Indé­pendance de Maurice)

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