La culture de l’incertitude

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Les prévisions économiques élaborées à partir de modèles économiques perdent de plus en plus de leur crédibilité. Au fait, les projections économiques et les sondages politiques nous laissent aussi dubitatifs que les prévisions météorologiques ! 

Il faudrait faire ressortir que toutes les prévisions qu’elles soient météorologiques ou économiques font un usage extensif et bien souvent abusif de modèles mathématiques. Ces modèles ne peuvent prévoir des crises économiques ou des ruptures car les prévisions se limitent à interpréter les tendances du passé pour essayer de se projeter dans un futur probable. En outre, alors même que la subjectivité est au cœur des phénomènes économiques et sociaux, les modèles économiques construits à partir de ces formules mathématiques font complètement l’impasse sur cet élément incontournable. Pour dire les choses plus clairement, un modèle économique est indissociable de certaines règles prédéterminées et bien définies, alors que les comportements des êtres humains ou du monde naturel sont souvent fondés sur des règles en perpétuelle évolution, ou même sur l’absence de règles.

On ne peut qu’être surpris qu’en dépit des sérieuses limites de tels modèles économiques, les politiques publiques n’arrivent pas à prendre du recul par rapport à ces véritables boîtes noires, et ceci en dépit des conséquences économiques néfastes que cette dépendance ait pu occasionner à plusieurs reprises partout dans le monde.

Histoire de l’humanité: un passé d’incertitudes 

Au fait, l’histoire de l’homme depuis la nuit des temps jusqu’aujourd’hui témoigne de cet affrontement incessant avec l’incertitude et cette volonté pour maîtriser le futur. En 2018, au seuil même du big data, des algorithmes et de la robotique, nous ne sommes toujours pas en mesure de prévoir avec exactitude le devenir de certains enjeux lourds toutefois de conséquences. Ainsi, en finances, il est à ce jour difficile de prévoir l’évolution de la valeur du dollar. En politique, malgré l’existence des sondages, le résultat d’une élection reste imprévisible. Quant au dérèglement climatique, il est quasi impossible de prévoir avec certitude l’orientation du cours des choses. 

Cependant devant cette incertitude du futur par rapport à la conduite des affaires publiques, nos ardents défenseurs de «la théorie du progrès» restent de marbre, convaincus que le futur peut être connu avec certitude et que les choses ne peuvent qu’évoluer en s’améliorant. Ces «économistes du progrès» pensent que la société peut être mathématiquement reconstruite tel un jeu de Lego et que les méthodes mathématiques des sciences physiques peuvent être utilisées pour modéliser les problèmes économiques et sociaux. Au fait, ils envisagent la société comme étant parfaitement maîtrisable, semblable à un laboratoire et qu’il suffirait de mettre en interaction certains éléments prédéterminés pour obtenir des résultats probants. 

La connaissance: une aventure incertaine.

Car, effectivement les théories du progrès impliquent une vision linéaire de l’évolution de l’humanité – tout ne peut qu’aller mieux – grâce à la profusion de nouvelles connaissances, on s’attend donc à des garanties absolues, au pire à un niveau minimal de l’incertitude, avec un risque certes mais identifiable, descriptible, imaginable et contrôlé. Ainsi nous avons pu constater l’opprobre de la société civile face aux professionnels de la météorologie qui n’ont pourtant pas démérité pendant le cyclone Berguitta. Ce qui a transpiré de leur communication, c’est que les risques étaient là, mais non mesurables de manière précise. Cependant, certains de nos concitoyens n’arrivent pas à intérioriser le fait que malgré leurs compétences, nos météorologues puissent être dans une certaine incertitude face à des phénomènes climatiques n’ayant rien à voir avec ceux d’avant.  

Il serait salutaire pour nous, par les temps qui courent, de changer de regard sur la connaissance et sur le futur – il faudrait la voir comme une aventure incertaine comportant en elle-même et en permanence le risque d’erreurs et d’illusions. Le philosophe Edgar Morin parle d’ailleurs de la connaissance comme une «navigation dans un océan d’incertitudes». Il met notamment l’accent sur le fait que l’homme a dû tout le long de son histoire aller sur des territoires inexplorés pour faire face à des situations inédites. Edgar Morin souligne ainsi le fait que bien souvent l’individu entreprend une action, mais celle-ci lui échappe, se transformant en quelque chose de complètement différent par rapport à ses intentions premières. Le philosophe appelle ce principe «l’écologie de l’action».

«L’écologie de l’action»

Ainsi, il est fort à parier qu’à un certain moment donné les initiateurs de grandes révolutions comme celle de 1789 ont plus ou moins perdu contrôle sur le cours des événements. Plus récemment d’ailleurs nous avons été témoins des dérives du printemps arabe. Nos révolutionnaires ont dû s’adapter aux aléas, aux hasards et aux dérives de leurs entreprises caractérisées dès le départ par une grande complexité. 

Edgar Morin met ainsi l’accent sur le fait que nulle action n’est assurée d’œuvrer dans le sens de son intention. Nous sommes conditionnés à penser le futur à partir du présent, mais ce n’est qu’un leurre car tout est aléatoire et nous devons composer avec. Le problème survient effectivement quand on a des certitudes doctrinaires et dogmatiques. On n’arrive pas alors à intérioriser le fait que l’incertitude fait partie de la vie. Selon Edgar Morin, le principe de «l’écologie de l’action» nous invite à prendre conscience et à accepter la notion de pari – parier face aux risques de l’incertitude en élaborant une stratégie qui permette de modifier voire d’annuler l’action entreprise face aux aléas et aux hasards d’une situation donnée. En politique, où peut-être plus qu’ailleurs, l’issue de l’action est incertaine, nos décideurs doivent bien mesurer les impératifs de «l’écologie de l’action».

Metro Express et «l’écologie de l’action»

Ceux qui à un moment ou un autre ont entrepris la construction de leur maison connaissent le véritable parcours de combattant qui s’opère entre la conception du projet et sa finition. Au fait, il arrive aussi souvent que le produit final diffère du plan original étant donné qu’on a dû se résoudre à des compromis pragmatiques que ce soit au niveau de la technicité ou du budget. On a eu beau se préparer à toutes sortes d’éventualités, l’inattendu est toujours au rendez-vous dans ce genre d’entreprise. 

Nous pouvons donc nous imaginer les risques et incertitudes inhérents à un aussi gros projet que celui du Metro Express. Edgar Morin met d’ailleurs l’accent sur le fait que même si nos décideurs planifient une action avec le plus grand professionnalisme, une fois en chantier, elle est à la merci de toutes sortes d’imprévus qui peuvent remettre en cause le succès de l’entreprise. Ainsi dans le cas du Metro Express en dépit de tout le travail de prospection et de faisabilité accompli en amont, la demande de transports peut fluctuer, les coûts peuvent augmenter, les prix relatifs peuvent changer. La croissance économique peut aussi venir jouer le trouble-fête sans oublier que les comportements des modes de transports concurrents peuvent aussi changer la donne – autant d’inconnus pouvant affecter la mise en œuvre de ce projet d’intérêt national pendant sa phase de construction et après sa mise en route ! 

Ainsi, nous comprenons fort bien les craintes exprimées par certains de nos concitoyens quant au bien-fondé de la décision de s’embarquer dans un projet de telle envergure au moment même où l’économie mondiale est agitée par de nombreux soubresauts. Cependant une île Maurice qui se veut compétitive ne peut être tributaire de routes continuellement congestionnées. Il aurait été absurde en dépit des différents degrés d’incertitude de rester dans l’inaction. 

Toutefois, la prise en compte explicite du risque et des incertitudes du projet Metro Express constitue un élément assez nouveau pour notre pays. N’oublions pas à ce titre que le plus grand risque non mesurable est que les détracteurs remettent en cause l’intérêt général du projet et en pervertissent le sens. Raison de plus alors de s’assurer que toutes les incertitudes sur les variables mentionnées ci-dessus soient prises en compte de façon adéquate. 

La méthode de Monte-Carlo

La méthode classique connue comme «analyse de sensibilité» n’utilise pas les distributions de probabilité des indicateurs des risques mentionnés ci-dessus. Ces modèles déterministes se contentent de faire une simple analyse de sensibilité et de construire trois scénarios possibles variant de l’optimisme au pessimisme. Il importe donc de dépasser cette approche réductrice et peu fiable et de se prémunir contre l’échec en isolant un certain nombre de variables afin d’en faire une étude de probabilités au niveau de tous les risques possibles. 

Un des outils pour introduire l’incertitude au niveau du projet Metro Express est d’utiliser des simulations effectuées à l’aide de la méthode de Monte-Carlo. Il s’agit pour nous donc de minimiser les risques en envisageant au préalable toutes les conséquences possibles des décisions et des imprévus. Ainsi la méthode de simulation de Monte-Carlo utilisant des outils d’analyses probabilistes du risque pourrait révéler les possibilités extrêmes (de la plus grande prudence à l’audace la plus irrationnelle) et toutes les répercussions envisageables. Ce n’est donc pas d’un programme de construction dont le Metro Express a besoin mais bien d’une stratégie robuste de mise en œuvre pour faire face aux incertitudes !

Addictions aux certitudes

Edgar Morin met l’accent sur le fait que nous vivons de plus en plus dans une civilisation qui fabrique du risque et que paradoxalement, nous sommes en quête de sécurité absolue. Il nous exhorte à guérir de notre addiction aux certitudes afin de nous projeter dans l’avenir avec plus de sérénité. Il met aussi en exergue les bienfaits de l’incertitude en insistant sur le fait qu’à partir du moment où on prend pleinement conscience du caractère aléatoire d’une action, on examine, on pèse le pour et le contre et on prend du recul avant de passer à l’acte. 

Edgar Morin préconise une éducation axée sur la prise de conscience de l’acceptation de l’incertitude dans nos vies. Afin que l’individu prenne davantage conscience que la vie est un perpétuel combat contre l’incertitude, le philosophe nous invite à inculquer le goût de l’Histoire, des arts, de la littérature à nos enfants. Ces merveilleuses écoles de la vie leur permettront de prendre conscience à quel point l’incertitude est au cœur même de la destinée humaine.

L’incertitude comme une opportunité 

Ainsi quoi que l’on fasse, l’incertitude sera omniprésente dans l’économie mondiale. Aucun modèle économique ne pourra prédire objectivement ce qu’il adviendra du Brexit. Il en est de même s’agissant de l’impact du réchauffement climatique ou d’un virus informatique quelconque – l’avenir est jonché d’apocalypses. Cependant, si nous arrivons à accepter que l’avenir est par nature incertain et que nous pouvons continuer à aimer, à rêver, à rire bref à vivre avec cette épée de Damoclès sur la tête, nous devrions pouvoir composer avec cette grande incertitude et développer une stratégie robuste face à toutes ces incertitudes. 

Grâce à une bonne disposition d’esprit, nous pourrions même faire de l’incertitude un moteur de développement dans le domaine économique et social. Car à partir du moment où nous cessons de penser en termes de modèles linéaires, nous prendrons pleinement conscience de la multiplicité des avenirs qui s’offrent à nous, et ce, en dépit des risques inhérents. Car, ce n’est qu’en bâtissant une plus grande résilience face aux aléas que la République de Maurice développera peu à peu cette culture de sortir des sentiers battus afin de saisir de nouvelles opportunités. 

Nous devons cependant résister à la tentation de la facilité – si cela pourrait paraître certes rassurant de suivre les tendances du passé, les actualités locales et internationales viennent nous démontrer tous les jours que les courants dans tous les domaines de la vie sont imprévisibles et les évolutions de plus en plus chaotiques. 

Une des fonctions de l’action publique en économie est de rendre intelligibles, à la fois auprès des décideurs comme au bénéfice des citoyens, les phénomènes économiques dans leur cadre institutionnel, afin d’éclairer les décisions d’intérêt public. S’il veut vraiment procurer une vision conforme aux tendances réelles, le service public d’intelligence économique se doit de tenir compte des rapports de force inhérents à toute activité économique. Il se doit donc de mobiliser l’histoire, l’écologie, l’urbanisme, la sociologie et la psychologie entre autres. 

Ainsi, les sciences sociales ont le grand mérite d’avoir démontré l’omniprésence de l’incertitude et le fait qu’à cause d’elle (ou grâce à elle !) la vie d’un individu ou d’une société peut bifurquer à n’importe quel moment. Car, on a effectivement tendance à oublier que l’incertitude peut aussi nous ouvrir des opportunités des plus prometteuses. 

Le service d’intelligence économique de l’Etat ne doit donc ni adopter la posture du devin en prétendant pouvoir estimer le probable avec certitude, ni se faire l’apôtre du désenchantement en envisageant l’incertitude de la manière la plus pessimiste qui soit. Une telle sagesse face à l’incertitude devrait nous encourager à redécouvrir l’économie en tant que science, soit modèle opératoire axé sur le qualitatif, le systémique, la multidisciplinarité et l’holistique plutôt que comme une production répétitive de Power Points quantitatifs.

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