MMM: il faut sauver le soldat Steve

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Comment le parti, auto-qualifié comme étant «le plus démocratique du monde», peut-il faire voter une motion de blâme contre un des siens pour avoir donné une interview et livré le fond de sa pensée politique (à notre confrère Jean-Claude Antoine de Week-End) ? Laquelle interview, titrée «Il faut sauver le MMM», est un appel à un débat de fond sur les causes des défaites électorales consécutives et grandissantes du MMM, dont l’électorat, qui frôlait jadis les 50 %, a atteint un record-bas de 14 % en décembre 2017 (de surcroît dans la ville de Quatre-Bornes, qui a vu, ironiquement, la naissance du MMM).

Faire expulser Steve Obeegadoo, sur une question de liberté d’expression et d’opinion, risque d’être un autre coup dur dans le coeur des militants déjà désabusés. Ce n’est pas tant Obeegadoo comme personne, soit quelqu’un d’entêté, qui tient souvent tête à Paul Bérenger au Bureau politique, c’est surtout ce qu’il incarne comme pensée critique, et contradictoire, ce qu’il dit dans son discours pour une refonte du MMM. Ce discours n’est pas celui d’Obeegadoo seulement. Il est celui d’un nombre inquiétant de la base militante, un concentré de leurs questions fondamentales. Une base désabusée, et abasourdie, par la série ininterrompue de neuf défaites électorales, sans que rien ou presque ne change à la direction.

Tuer le dauphin potentiel (devenu le propre des partis traditionnels), pour mieux imposer sa succession. Sacrifier un fils du parti pour un bien sans doute plus grand. Obeegadoo travaille pourtant avec une mission inculquée par le MMM. Il ne dévie pas. Il suit les lignes pour tenter de mieux les faire bouger. Il a ainsi beaucoup contribué à la constitution du parti et sur la fameuse Task Force post-2014, dont le rapport a vite été enterré par un Bérenger et sa garde rapprochée qui semblent devenir de plus en plus intolérants à la critique.

Bérenger note tout. Il a sûrement déjà compté les têtes de ceux qui veulent sa peau. Lundi, après avoir essuyé son deuxième revers en deux jours dans ses propres instances internes (CC plus BP), Bérenger, qui évolue comme un joueur d’échecs, a déjà le compte des 28 votants (sur la trentaine de membres que compte le BP) qui se sont prononcés sur sa motion de blâme contre Obeegadoo, 21, dont sûrement Bérenger lui-même, ont voté en faveur de la motion du leader et contre Obeegadoo. Deux se sont abstenus (ne sachant sur quel pied danser) et, là... stupeur, cinq ont voté contre Bérenger, dont, peut-on présupposer, le leader adjoint Pradeep Jeeha et Steve Obeegadoo lui-même. Ces résultats ont sans doute pris de court le leader du MMM – tant habitué au consensus obtenu par vote secret – et du coup le BP a été suspendu avant la fin de ses travaux… Fait rare et notable.

D’ores et déjà l’on peut dire que le BP est coupé en deux. D’un côté Paul Bérenger, flanqué de celui qui était le rival de Jeeha : Ajay Gunness, et de l’autre, Pradeep Jeeha lui-même, et quelques jeunes, perçus comme étant des insolents, et qui ne se retrouvent plus dans les choix du leader. Une anecdote : avant de passer au vote contre Obeegadoo ce lundi après-midi, les nerfs étaient à fleur de peau. Un jeune membre, pour des problèmes personnels, devait sortir de la réunion pour prendre un appel. Le leader n’a pas apprécié ces déplacements. Il l’a réprimandé sévèrement, comme pour démontrer que c’est lui le patron. Le jeune, dans une vraie colère, a alors pris ses affaires et a violemment claqué la porte au nez du leader.

Cet incident, comme la réplique cinglante de Françoise Labelle, traduit, peut-être mieux que les calculs machiavéliques, le mood et le danger qui rongent le MMM de l’intérieur. Le vase est rempli. Si la direction ne se renouvelle pas, les jeunes savent qu’ils vont piétiner, et il y a aussi ce sentiment que les places sont gardées. Depuis peu, l’on sent venir un sursaut : les jeunes mauves refusent, de plus en plus, de se laisser piétiner par la vieille arme conservatrice. Le MMM a été une «success story» hier, mais aujourd’hui, il faut aussi reconnaître que c’est de plus en plus une «losing story». Et si la voix des progressistes ne se fait pas plus forte que celle des conservateurs, Bérenger risque de conduire les troupeaux mauves vers des pâturages du PMSD, là où les partis restent petits… Ou de finir aussi glorieusement que Georges Marchais.

Au lieu de prédire les départs dans les autres partis ou de passer à l’offensive à l’interne, Bérenger gagnerait à bloquer l’hémorragie au sein de son propre parti. Pour cela, il lui faut capitaliser sur ce qu’Obeegadoo a aussi dit dans l’interview : «On peut reconstruire le MMM avec le bâtisseur» et éviter que la fracture de son parti s’aggrave… Ce que Bérenger ne réalise pas, parce que ses béni-oui-oui ne le lui diront jamais, c’est que, comme Obeegadoo – très applaudi hier soir par la régionale du no17 – ils sont nombreux ceux qui sont restés fidèles malgré les défaites et les humiliations successives. Et ceux-ci pensent toujours que le MMM, face aux partis dynastiques des Ramgoolam et des Jugnauth, a une mission historique : celle d’être le parti du progrès social, reprenant en cela le combat du PTr d’antan.

Le pays a toujours besoin du MMM des années de braise mais à condition que celui-ci sache se réinventer pour être en phase avec son temps. Par exemple, s’avouer que les conférences de presse du samedi ont fait leur temps et ne suffisent plus comme outil moderne de communication. Le vrai changement du pays, s’il y en a, devrait passer d’abord par un vrai changement au sein même du MMM. C’est le défi de Bérenger, dans le cadre des 50 ans d’indépendance de Maurice. Tout n’est pas (encore) perdu....

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