La pluie de nos insuffisances

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Image d’archive: Carol est passé sur Maurice le 28 février 1960.

Je ne sais pas si les comptines et autres chansonnettes de notre enfance ont toujours une pertinence pour les générations actuelles. Qu’importe ! Dans mon enfance résonnait la chansonnette suivante et je l’écris telle que je l’ai chantonnée… et alors comprise !

Lapli, lapon
La rivière dirone
Prémier macoutet, macoutet saint louis
J’ai perdu ma p’tite poule blanche sur mon escalier.

Soixante ans plus tard, je réalise que c’est sans doute une forme créolisée d’une chansonnette française et que les trois premières lignes devraient plutôt se dire :
La pluie, les ponts
La rivière du Rhône
(Le) premier m’a coûté, m’a coûté cinq louis !

Image d’archive du site http://histoiresmauriciennes.com/, Maison ravagée par le cyclone Carol en 1960 (© GIS)

À cette époque, dans les années ’60, il ne me semble pas que mon école ait jamais été fermée pour cause de grosses averses ou de «débordements» ! J’ai consulté quelques personnes de la même génération et même celles nées plus récemment, et si toutes conviennent que les alertes cycloniques les retenaient parfois à la maison, personne ne se souvient de la situation actuelle où des comités se «mettent dibout» avant cinq heures du matin, écoutent la météo et décident ou non de fermer les écoles pour de la pluie. Toutes les écoles ! Depuis peu, le service civil aussi ! Qu’est-ce qui s’est donc passé depuis ?

Il faut malheureusement avouer sa honte en concluant que nous sommes les responsables de nos propres malheurs, ayant géré au petit bonheur, sans conviction, sans plan d’ensemble, avec maintes déclarations tonitruantes et de grandes louches de «après la mort, la tisane» et que nous sommes désormais prisonniers du «politiquement correct» émotif, plutôt que de la raison !

Inondations à Poste-de-Flacq le 18 janvier 2018. © Beekash Roopun.

***

Le dévergondage climatique serait-il responsable de ce que nous vivons et des mesures prises depuis 2008 ? Difficile à dire, car le sujet est complexe, mais ce qui est connu c’est que les pluies torrentielles (100 mm de pluie en moins de 12 heures ET que cette pluie peut continuer pendant plusieurs heures – National Disaster Scheme 2015) sont de deux en 2013, 2014 et 2017, de trois en 2016 et de sept en 2015 ! Par ailleurs, la tendance à long terme du dernier siècle (1905 à 2007) montre une baisse de pluviométrie annuelle d’environ 57 mm tous les ans. De plus, cette baisse durant les dix dernières années, par rapport aux années ’50, est de 8 %.

Alors, comment expliquer nos malheurs, les débordements qui inondent les maisons et les routes et leurs conséquences c.-à-d., les gestionnaires du désastre, les communiqués parfois intempestifs, comme pour ce jeudi, le scolaire tétanisé et la vie économique perturbée ?

Inondations d'une maison à Poste-de-Flacq le 18 janvier 2018. © Beekash Roopun.

D’abord, reconnaissons le fait que les pluies tropicales ne datent pas d’hier ! Ainsi, les travaux de canalisation d’eau imaginés et concrétisés sous Labourdonnais et certains de ces successeurs, à Port-Louis, Souillac ou Mahébourg, ont assuré pendant des siècles entiers, une rapide évacuation des pluies diluviennes. De plus, il semblerait qu’il y avait, au temps colonial, une discipline certaine quant aux lieux où étaient construites les habitations. On peut aussi supposer que ceux qui étaient alors tentés de boucher ces drains risquaient gros.

250 ans plus tard, la culture a changé et nous pouvons mesurer les dégâts après avoir toléré des constructions sans permis, approuvé des permis de morcellement sans études hydrologiques ou topographiques adéquates, de n’avoir pas eu le courage d’appliquer le plan MATIM, d’avoir négligé le Town & Country Planning et de s’être systématiquement tus face à l’indiscipline générale qui tolérait ceux qui polluaient rivières ou drains et qui permettaient aux services publics eux-mêmes (municipalités, CEB, Telecoms, CWA, etc.) de réduire la surface opérante des drains publics «français», comme à Port-Louis, notamment en obstruant ceux-ci avec leurs tuyaux ou leurs gaines de service au fur et à mesure que le pays se «développait»… Ainsi 2013 !

Légumes abimés à Lalaura, St-Pierre, le 25 janvier 2018. © Beekash Roopun.

Car, le pendant du «développement», c.-à-d. la planification rigoureuse, n’a malheureusement pas toujours été recherché. On a donc souvent bâclé le travail, colmaté les brèches, joyeusement bidonné permis ou contrats et refusé de voir les conséquences de ses actes. On peut supposer que les autorités ont souhaité être «arrangeantes» parce qu’être exigeant était jugé potentiellement coûteux en termes de vote électoral ? Les conséquences, nous les payons maintenant, lors de ces dernières décades. Il est injuste de tenir le gouvernement actuel pour responsable de tout ce qui ne marche pas à chaque fois qu’il pleut. TOUS les gouvernements, depuis 50 ans, tolérés en cela par leurs bureaucrates dont c’était la responsabilité première, sont cumulativement responsables de nos foirades.

Revenons aux «alertes pour pluies torrentielles». Elles n’existaient pas avant 2008 et nous avions pourtant survécu ! Et puis, nous avons connu le malheur de perdre une écolière du nom de Laura Paul, emportée par la Rivière Citron. Elle avait 13 ans. L’émotion fut vive, d’autant qu’une dame de 59 ans, Jaymanee Rughoo, périssait dans les mêmes circonstances. La réaction des autorités était du genre «Plus jamais ça !» et on garde donc désormais les enfants à la maison à la moindre alerte pour réduire le risque à zéro. Mais est-ce bien rationnel ? Selon la même logique, à chaque fois qu’il y aura un mort sur nos routes, il faudrait garder tous les véhicules au garage ? Et que doiton faire à chaque fois que quelqu’un est égorgé ou blessé avec un sabre ? Bannir les sabres ? Cette attitude me rappelle le commissaire Dayal, qui voulait bannir le casque intégral des motocyclistes, parce que l’un d’eux avait été utilisé pour un braquage…

Nous en sommes, aujourd’hui, à une situation où jeudi matin, le communiqué du ministère n’a pas, contrairement aux habitudes, fait la distinction entre étudiants et professeurs. Conséquence ? Les professeurs ont «plongé» ! On imagine leurs collègues du service civil parlant de «discrimination» et demandant congé aussi ! Aujourd’hui, les syndicats revendiquent encore cette «discrimination» pour demander le même traitement pour les employés du secteur privé ! Non, mais…

Nous étions le pays qui «s’arrête à 4 heures» et nous nous acheminons vers celui qui «s’arrête quand il pleut un peu trop». Et, on voudra quand même remplir nos réservoirs ?

Vasant Bunwaree, ministre de l'Éducation (13 septembre 2008 - 18 novembre 2014).

Je ne prétends pas savoir comment on fait à l’étranger, mais ne peux pas imaginer une telle combinaison d’automutilation, générant des mesures de protection aussi émotives. Un ancien ministre, Vasant Bunwaree, déclare même dans l’express de vendredi que se déplacer pour aller au travail dans les conditions de jeudi matin est «inhumain» ! Et si c’était nos comportements de citoyens, alliés à la démission de nos dirigeants et aux mesures émotives qui tétanisent le pays… qui l’étaient ? Les déclarations de syndicalistes et de démagogues, aussi épais que prévisibles, ne rassurent pas…

Je note, d’ailleurs, qu’alors que 88 000 fonctionnaires étaient obligés de rester chez eux, jeudi matin ; entre 75 et 80 % des 450 000 employés du privé étaient eux, librement, présents au travail ce matin-là ?

Comme quoi, c’était possible !

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