Histoire vivante

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«L’historien ne respecte aucun interdit, ne connaît pas de tabous. Il peut être dérangeant. L’histoire n’est pas la morale. L’historien n’a pas pour rôle d’exalter ou de condamner, il explique (...)», Association Liberté pour l’Histoire, 12 décembre 2005

On peut aimer l’histoire sans aimer les bagarres raciales. On a pas mal hésité avant de faire notre une d’hier (l’express-samedi du 27 janvier) sur ces Mauriciens tués, en 1968, durant les violences port-louisiennes. Leur histoire, leur nom, leur visage n’étaient pas connus du grand public. Certes, il est plus facile d’oublier que d’en parler. «Fais attention», m’a-t-on conseillé, de bonne foi, par souci de «ne pas froisser notre tissu social». Oui d’accord, il est plus prudent de tourner ces pages sombres et jaunies par le temps. Mais les proches des victimes, 50 ans après les faits, ont accepté de se confier à nos journalistes, afin que la mémoire de leurs parents et grands-parents ne sombre pas dans l’oubli. Bien évidemment, ils ne voulaient pas que cela incite, à nouveau, la haine raciale. Ils ont encore peur des représailles. Les plaies refusent de se refermer, nous disent-ils. Ces Mauriciens ont compris que l’histoire demeure vivante et qu’elle ne vaut que si elle est partagée par le plus grand nombre. C’est l’objectif que l’express essaie, au quotidien, d’atteindre avec notre série #50ans- Moris. Aujourd’hui, c’est Jour J-43. Et nous racontons (en pages 16-17) l’essor du tourisme, par ceux qui ont cru en ce pays, malgré les bagarres communales et l’état d’urgence...

Hier, vers 21 heures, alors qu’on plaçait en une les photos des victimes de violences communales, est tombée cette terrible photo... Celle de cet homme, nu comme un ver, les pieds et les mains enchaînés, la tête baissée, prostré sur une chaise au poste de police de Curepipe. Stupeur dans la rédaction. On ne croyait pas voir une telle scène de nos jours. On croyait, depuis feu inspecteur Raddhoa, que le poste de police de Curepipe ne se livrait plus à de telles violences policières. Pour ne pas jeter l’huile sur le feu, avec des événements tellement émotionnels, ceux du passé de 1968 comme du présent en 2018, nous avons choisi, hier, de taire le nom de l’homme enchaîné, tel un esclave, malgré l’insistance des parents de tout raconter, afin que l’histoire ne se répète pas pour d’autres suspects.

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Colonisation, esclavage, shoah, bagarres raciales, émeutes Kaya... devrait-on raconter le passé ? Si oui, comment ? L’historien Michelet disait que l’objet de l’histoire est par nature l’homme. Disons mieux : les hommes et les femmes. «Derrière les traits sensibles, derrière les écrits en apparence froids et glacés et les institutions (prison, police, par exemple) en apparence les plus complètement détachées, ce sont les hommes que l’histoire veut saisir. » L’histoire est alors davantage «une science des hommes». Elle est «la science des hommes dans le temps». L’historien ne réfléchit pas seulement à l’humain, sa recherche et sa pensée se déploient dans la durée. Par exemple, cette question qui hante les esprits depuis les biscuits de Sinatambou : quel est le lien entre ceux qui sont très pauvres (qu’on peut rencontrer dans les centres de refuge) et ceux qui ont le plus subi les affres de l’esclavage dans le passé mauricien ? Dans toutes les choses humaines, les origines, avant tout, sont dignes d’études. Ce que l’historien français appelle «La hantise des origines». Et il demande : s’agit-il simplement de commencement ou de causes. À Maurice, où l’on a enterré le rapport Justice et Vérité, l’on persiste dangereusement à pratiquer une politique de l’autruche. Ce n’est certainement pas en nommant quelques mandarins ici et là, pour épater la galerie, qu’on pourra cicatriser les blessures d’antan... toujours vives !

Le passé, le commencé et l’actuel. S’il y a un domaine qui divise ou rassemble les différents «spécialistes » des activités humaines (historiens, anthropologues, économistes, ou journalistes, aussi dits historiens d’aujourd’hui), c’est bel et bien la ligne de division entre hier et aujourd’hui. Michelet avait répondu en arguant ceci : «Celui qui voudra s’en tenir au présent, à l’actuel, ne comprendra pas l’actuel.» Le présent est-il un objet de la recherche de l’historien ? Évidemment, selon l’historien Bloch, car le présent ne peut se comprendre qu’à partir du passé. Pour Leibnitz, autre référence mondiale quand on parle de l’Histoire, il n’y a pas de doute : «Les origines des choses présentes se trouvent dans le passé, car une réalité ne se comprend jamais mieux que par ses causes.»

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Les bagarres de 1968 commencent bien avant l’année de l’Indépendance. Un fait historique, puisé parmi des centaines d’autres que recèlent nos archives : dans la nuit du lundi 10 mai 1965, de violentes bagarres raciales éclatent à Trois-Boutiques, Plein-Bois et Mahébourg. On dénombre deux morts, dont un policier, Jacques Pierre Clément Beesoo, et un civil, Robert Brousse de Laborde. Ce dernier était apparemment à la recherche d’une arme pour protéger les siens, ayant appris que la situation était tendue à Trois-Boutiques. «N’ayant pu se procurer une arme, il remonta seul en auto pour La Baraque. Il allait vers sa mort», rapporte «le Mauricien». Le mercredi 12 mai, des troupes britanniques arrivent du Moyen-Orient pour tenter de rétablir l’ordre dans le pays avec un état d’urgence. Le lendemain, l’express, par la plume du Dr Philippe Forget, exprime son désarroi : «L’état d’urgence et de violence a resserré lentement sur notre pays ses tenailles. La polarisation raciale a fait des progrès pour notre plus grande honte. Et la peur, cette mauvaise conseillère, a pris le dessus sur la tolérance et le bon sens.» Avant-hier, ce fut Brousse, Surat, Beesoo, Legallant, Sylvio, Cangy, hier Berger Agathe, aujourd’hui Gaiqui, malmenés tous par une poignée d’excités. La grande majorité, c’est-à-dire nous, doit sans tarder prendre le dessus sur cette minorité d’écervelés. Sinon les braises d’hier n’auront servi à rien. Malgré tous les discours politiques et les écrits journalistiques...
 

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