La vraie histoire du «communalisme»… telle qu’on ne l’enseigne pas dans les écoles

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Janvier 1968, saisie d’armes par les troupes britanniques, qui sont à Maurice pour y rétablir l’ordre et la paix, suite aux tensions «communales» qui avaient fait plusieurs victimes et beaucoup de blessés.

Quand l’île Maurice était gouvernée par les Hollandais (17e-début 18e siècle), déjà, les premiers esclaves étaient Indiens et Indonésiens, avant l’arrivée des premiers esclaves malgaches quelques années plus tard. Les Hollandais aux colonies se mariaient souvent avec des Indonésiens et d’autres Asiatiques. 

La femme du deuxième gouverneur de Maurice, Adriaan Van der Stel, était Maria, la fille d’une esclave bengalaise libérée, qui s’appelait Monica et qui avait épousé le colon Hollandais Hendrik Lievens à Batavia, colonie indonésienne des Hollandais. Maria, métisse indienne, était la première dame de Maurice lorsque son mari fut gouverneur de l’île de 1639 à 1645.

En fait, Mme Van der Stel donna naissance, dans le bateau arrivant à Maurice le 8 novembre 1639, au premier Mauricien dont la naissance est officiellement enregistrée sur l’île, Simon van der Stel, un métis qui fut un des plus glorieux fondateurs de la colonie hollandaise du Cap dont il fut gouverneur. Mais sous l’apartheid, l’origine métisse de sa mère (et des colons métissés avec Africains et Indiens) fut cachée par l’Afrique du Sud, une pratique qui s’est poursuivie à Maurice et a empiré avec la naissance du «communalisme», une forme officieuse d’apartheid pratiqué chez nous par nos politiciens jusqu’à ce jour. 

Les politiciens mauriciens ont officialisé le «communalisme» en interdisant l’enseignement de l’histoire à Maurice. Il est interdit de savoir à l’école, à Maurice, qu’il y avait des travailleurs engagés blancs aux époques hollandaise et française (voir hors-texte), selon un système de servage, une forme d’esclavage selon les lois des pays européens. Un auteur français les décrit comme «engagés : espèces d’hommes qui se vendaient en Europe comme esclaves pendant trois ans dans les colonies» (Abbé Guillaume-Thomas François Raynal, 1713-1796).

Des blancs engagés

À Maurice, les engagés blancs étaient, comme dans les autres colonies, exécutés (notamment par Labourdonnais) ou torturés à la moindre incartade et ils furent parmi les nombreux blancs qui se sauvèrent dans les forêts depuis les époques hollandaise et française, parmi les esclaves marrons. 

En fait, j’ai expliqué, comme l’a fait l’historien Charles Grant, qu’après l’abandon définitif de Maurice par les colons hollandais en 1710, les marrons restèrent dans les forêts. (The History of Mauritius, or the Isle de France, and the Neighbouring Islands from Their First Discovery to the Present Time, composed principally from the papers and memoirs of Baron Grant, who resided twenty years in the island, by his son Charles Grant, Viscount de Vaux, Bulmer & Co., London, 1801).

 J’explique dans mes livres d’histoire que cette population était multiethnique (les marrons étaient… de toutes les couleurs !). Ils étaient de toutes les ethnies qui se cachaient dans nos forêts, y compris un Allemand solitaire retrouvé tout nu, Wilhem Leichnig (NdlR, à qui nous devons notre ‘Plaines Wilhems’), de Cologne, qui fut envoyé à La Réunion par les premiers arrivants français, et qui se maria à Pélagie Lebon, selon l’historien Antoine Chelin. 

Quand les colons français s’installèrent à Maurice, leurs esclaves se révoltaient en s’enfuyant dans les forêts. Mais ce qui est clair pour l’historien britannique Charles Grant, c’est qu’il y avait déjà dans l’île suffisamment de marrons pour livrer une guerre de guérilla de l’ampleur extraordinaire que celle décrite sur les trois premières années de colonisation française dans une lettre du Père Ducros (voir hors-texte, au bas).

Cependant, les Français n’en faisaient pas moins venir des femmes malgaches, indiennes et françaises pour les offrir en mariage aux colons français. Albert Pitot écrit dans son «L’Ile de France. Esquisses historiques, 1715- 1810» : «pour encourager les soldats à s’adonner à l’agriculture, on leur offrait une concession, une femme, des avances et leur congé.» Il fallait remédier au manque de femmes pour que la colonie survive et se développe. 

Utilisant toutes les informations historiques disponibles, et citant d’autres chercheurs, je souligne dans mon «A New Comprehensive History of Mauritius» (révisé pour mars 2018) : «In the name of economic development, women were deliberately brought over by the Company to Isle de France from the poorest regions of Brittany, France, to marry white settlers who could not find wives. Tribute is paid to the courage of those women as they worked in the pre-La Bourdonnais colonial society in quite difficult conditions, described in one of Marcelle Lagesse’s historical works (L’Isle de France avant Labourdonnais. 1721- 1735. Mauritius Archives, Publication No. 12. Port-Louis, 1973). Other women were also sought for the settlers in India and Madagascar and were no less courageous, putting in their share in the development of the colony.»

«A close relationship with the white population remained persistent because of the imbalance of the sexes within the (free) black population which had twice as many women as men. Many of these women became their masters’ lovers and bore their children (Vaughan 2005: 235, 239). In spite of legislative prohibition, co-habitation between white men and slaves or free black women prevailed: ‘the law remained a dead letter in view of the small number of white women on the island’ (North-Coombes 2000: 8).»

«For much of the18th century, this led to a society of white settlers, free blacks and slaves with relatively fluid boundaries between and within the groups. For instance, slaves, although forbidden to do so, also resided in the Camp des Noirs in the capital Port Louis, a place which was theoretically the home of the free blacks. In practice, slaves lived there as did poorer whites and soldiers and sailors; in certain cases, the slaves even ran small shops for their masters in the Camp des Noirs (Vaughan 2005: 125)…»

Enter Bede Clifford

Les gouvernements mauriciens depuis l’Indépendance refusent l’enseignement de l’histoire à l’école pour maintenir le même «communalisme» qui fut introduit dans les années 1940 par le gouverneur anglais Bede Clifford, héros des travaillistes mauriciens (à lire dans les livres d’historiens travaillistes), et qui fut impliqué dans la plus grosse fraude des Caraïbes où il rasa tout un village d’indigènes pour s’engager dans un projet immobilier scandaleux, le «Cara Dam Scandal» dont on parle encore aujourd’hui. Si vous lisez les livres et écrits de deux des plus glorieux politiciens mauriciens, le missionnaire hindou Professeur Basdeo Bissoondoyal et son frère Sookdeo Bissoondoyal, vous saurez que c’est Bede Clifford qui «started the communal hare» à Maurice. 

Un des gros scandales de l’ex-gouverneur de Maurice est décrit par H. M. Kirk-Greene dans un livre volumineux sur les gouverneurs européens en Afrique : «Not that a private income necessarily ensured a peaceful administration. In the Bahamas, His Excellency the Honourable Bede Clifford followed up his legislators’ agreement to turn the island into a tax-free haven and tourist attraction by himself purchasing a hotel, a beach, and a golf course, which he then proceeded to sell to his own Bahaman government» (African Proconsuls. European Governors in Africa. L.H. Gann & Peter Duignan, eds. New York/London/Stanford. The Free Press/Collier Macmillan Publishers & Hoover Institution.)

Le missionnaire hindou fut persécuté par Bede Clifford qui l’envoya même en prison. Il faut aussi rappeler ici que les frères Bissoondoyal ont toujours reconnu que les premiers grands lutteurs au 19e siècle furent les grands hommes que furent Jacmin, Tabardin, Rémy Ollier, et Jean Lebrun. Je me souviens que même sir Gaëtan Duval, qui ne connaissait pas Tabardin, se moquait de ce nom au Parlement et, aussi incroyable que cela paraît aujourd’hui, le tournait en dérision ! Depuis, ce grand mauricien et corsaire noir a eu droit à la publication de ses souvenirs par la maison d’édition Vivazi en 1993, d’un livre magnifique dont j’ai lu le manuscrit original, «Tabardin, Jean- Baptiste, La vie ou les aventures de J.B. Tabardin : Imaginé et commencé le premier janvier 1805 dans la Raveline de Bombay».

Tensions «Communales»

Le «communalisme» pré-indépendance ou colonial et le «communalisme» post-indépendance ou post-colonial forment une continuité maintenue par les dirigeants mauriciens jusqu’en 2018. C’est ce qui a causé les bagarres «communales » sanglantes des années 1950 à 1968 et celles de 1999, sans oublier la sombre année 1983, surtout suivant les élections générales de cette année-là. 

Enfin, de 1846 à 1851, des petits planteurs et usiniers et d’autres petits entrepreneurs blancs et de couleur (créoles, métis, indiens) tentèrent – c’était l’époque où il y avait jusqu’à plus de 200 usines – d’introduire une forme de communisme à Maurice. Le mouvement avait pour modèle les écrits de Charles Fourier, un communiste avant Marx. 

Durant ces six années, ces entrepreneurs et aussi des professionnels, Victor Dupont et Louise Rivalz de Saint-Antoine, Ernest d’Unienville, Napoléon Savy rédacteur en chef du journal Le Mauricien (pas celui d’aujourd’hui), Eugène Leclézio, Evenor Demarais, Louis Bouton, Dr Salesse, Julius Herchenroder, Eugène Dupuy, Leon Doyen (le plus radical de tous), Adolphe Autard de Bragard, Anthony Rey, Charles Pereybère, Henry Lolliot, Dr Poupinel de Valencé, Dr Cloarec, et de nombreux autres, à une époque où les «coolies» n’avaient pas encore assumé un rôle politique, firent des tournées à travers le pays pour réclamer un partage équitable de leurs droits de propriétaires avec leurs travailleurs, cadres, artisans et laboureurs selon la doctrine fouriériste. 

Mais leur système socialiste rejetait des traditions comme le mariage. L’Église catholique en prit prétexte, avec le colonisateur anglais, pour exterminer cette première tentative socialiste à Maurice. Il fallut attendre le Dr. Eugène Laurent, et son bras droit Manilall Doctor, pour une reprise de cette lutte, cette fois pour un autre socialisme, avec une lutte en faveur des coopératives.

La vraie histoire

Puis vint la lutte de Maurice Curé, fondateur du Parti travailliste, et du socialisme moderne mauricien, lutte reprise par les militants de 1969, avec un bémol depuis, avec le communalisme redevenu de la «realpolitik», une des grandes erreurs de l’histoire nationale moderne où même la caste est prise en compte. Comme à la partielle de Belle-Rose–Quatre-Bornes, en décembre 2017. 

Pourquoi ira-t-on rappeler que des planteurs hindous sont allés en Inde avec des collègues blancs pour obtenir des coolies ? Mission officielle, s’il vous plaît… comprenant Luchman Rama, Rajcoomar Gujadhur ? Comment leur enseigner que le porte-parole de l’oligarchie sucrière, le Cernéen, écrivait, le 11 octobre 1884, que les ex-coolies allaient naturellement soutenir cette oligarchie dès qu’ils se feront de l’argent ? Et qu’un coolie nommé Oodhul, immigrant no105341, fut un des orateurs de cette oligarchie lors d’un meeting public durant le mouvement pour la réforme dans les années 1880. Non, il faut dire aux Mauriciens que telle race ou religion a été contre telle race ou religion…

Aucun de nos dirigeants postindépendance n’a jugé bon d’introduire l’histoire nationale, la vraie, celle qui nous unit, dans nos écoles bien que ce soit la meilleure manière, plus que des amendements constitutionnels suggérés par d’aucuns, pour en finir avec le «communalisme». 

Alors, comment inviter les Mauriciens à célébrer une histoire nationale qu’on les empêche de connaître autre que des versions politiciennes dûment «communalisées» et « castéisées », comme au temps de l’inventeur du «communalisme », le chenapan de gouverneur anglais, Bede Clifford, dont nos dirigeants sont aujourd’hui, honteusement, de fidèles disciples ?

Une île… colorée

«Vous me demanderez sans doute, Madame, quelle est la couleur des habitants de l’île ; elle varie selon les familles; les familles mêmes sont souvent composées de blancs, de noirs et de métis ; cela vient des différentes alliances qu’elles ont faites : les Français qui, pour échapper à la fureur des Indiens de Madagascar, s’étaient sauvés avec leurs femmes dans l’île de Mascarin, avaient des enfants d’un teint basané ; le vaisseau pirate qui vint y échouer était chargé d’esclaves noirs de l’un et de l’autre sexe. La nécessité de peupler l’île fit contracter des mariages entre tous ces inconnus, qui s’allièrent indistinctement les uns avec les autres, et il en est résulté un mélange bizarre de couleurs qui surprend tous les étrangers. Cependant, la couleur brune est la plus dominante; et s’il m’était permis de hasarder une conjecture, je serais porté à croire que cela vient du grand nombre de matelots européens qui se sont établis dans l’île.» 

(La lettre du Père Brown, datant de la fin du 18e siècle, adressée à Madame la Marquise De Beaumont, dans : Choix des lettres édifiantes : Missions de l’Amérique, publication à Paris en 1808-1809).


Une guérilla colons-marrons

Ci-dessous, le mot «nègres», tel qu’utilisé par le Père Ducros pour décrire la période 1722-1725, inclut tous les marrons, quels que fussent leurs pays d’origine. «Les nègres marrons fuyards sont d’autres ennemis plus dangereux, mais dont il est plus aisé de se défaire. Ce sont des esclaves achetés à Madagascar, qui, après avoir déserté les uns après les autres, se sont rassemblés dans les montagnes, et font, de là, de très cruelles excursions sur les terres de leurs anciens maîtres. Leur premier dessein fut de repasser dans leur patrie, et l’on aurait mieux fait de favoriser leur évasion que de leur en ôter les moyens, en brisant un canot qu’ils avaient construit dans cette vue : ils ne s’en iront pas maintenant quand on le voudra ; ils se sont rendus redoutables à nos gens par leurs ruses, leur hardiesse et leur cruauté ; et, dès leurs premières irruptions, ils ont conquis sur eux non seulement des armes, mais aussi des négresses pour perpétuer leur race. Ils obéissent à un chef ; le premier qu’ils ont eu fut tué dans un combat : blessé à mort, à la tête de sa troupe, il prit une partie du cuir qui le ceignait en guise de ceinturon, et, ayant bouché sa plaie, il s’écarta et alla expirer entre deux rochers. Dix Français périrent en cette rencontre ; il mourut seul de son côté. On lui trouva la tête rasée, et des pendants d’oreille, marque de royauté chez ces peuples. La compagnie des Indes doit prendre des mesures sérieuses pour ramener incessamment ces rebelles.»

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