Les leçons de Berguitta

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Le temps s’est amélioré, les réfugiés s’apprêtent à rentrer chez eux, et tout un pays découvre sa réalité. Avec une certitude qui émerge : si tropicale que soit notre île, avec ses saisons cycloniques, ses périodes de pluies torrentielles, nous n’étions pas prêts pour Berguitta qui a eu la bonne idée de nous épargner le scénario catastrophe prévu. Qu’avons-nous désormais, si ce n’est deux choix (i) Feindre l’amnésie de ces derniers jours tourmentés, en rangeant dans un tiroir les défaillances constatées (ii) Se retrousser les manches, et voir en Berguitta une chance. Une chance pour un sursaut devant ces dysfonctionnements notés : des pylônes électriques qui n’allaient pas résister à un cyclone plus violent, nos drains qui, sans maintenance appropriée, ont provoqué d’incroyables montées des eaux, entraînant dans leur sillage des flots d’ordures, l’obstruction des écoulements, par la faute d’un bétonnage effréné depuis des décennies…

Bref, alors même que le gouvernement va de l’avant avec le projet de Metro Express, n’est-il pas judicieux de hiérarchiser les besoins publics, afin d’appréhender toutes les problématiques d’autres éventuels cyclones, et de diminuer la pression de ceux qui ont vu leurs logements (parfois précaires) inondés. Mais ce n’est pas qu’à ce niveau que le sursaut doit être attendu. Que dire de la gestion humaine de cette crise par le gouvernement ? Pourtant, qui n’a pas vu sur les réseaux sociaux, l’installation d’un centre de refuge à La Réunion ? Une préparation digne, des lits de camp par dizaines, des vivres. Nos voisins étaient non seulement mieux préparés que nous mais les plus vulnérables n’ont pas eu à subir une leçon hautaine, façon Sinatambou, sur la distribution des biscuits et des bouteilles d’eau.

Au fond, si l’on devrait s’étonner, ce n’est pas tant sur les propos blessants de ce ministre, qui nous a déjà donné une idée, à travers ses déclarations, sur son mindset. Mais, la surprise se situe plutôt sur le manque de clairvoyance de Pravind Jugnauth. Ne réalise-t-il pas qu’à chaque fois que ce ministre parle au nom du gouvernement, toute son équipe s’enfonce un peu plus ? Sa tentative pour défendre Soodhun, son arrogance à l’encontre des habitants de Barkly, sa ridicule analyse sur la victoire d’Arvin Boolell, et maintenant, son ton, ses explications maladroites sur la distribution des biscuits, sont définitivement indigestes. Même s’il existe un protocole international autour de la nourriture, il est de ces décisions et comportements qui traduisent notre rapport à l’autre, qui décrivent notre humanité. Ou notre absence d’humanité.

En témoignent tous ces écrits sur les réseaux sociaux, remplis de préjugés racistes, qui disent ce que nous sommes, le regard que nous jetons sur l’autre, et avec quelle mentalité nous élevons nos enfants. Sous prétexte qu’il y a des cas d’abus (ce qui est vrai), sous prétexte qu’il y a des profiteurs du système (ce qui est vrai aussi), voilà donc une communauté stigmatisée, voilà donc des vrais pauvres (oui, ils en  existent) en réelle situation de détresse qui sont montrés du doigt, jugés, et jetés à la vindicte de Facebook qui, le temps d’un cyclone, révèle tristement le méchant visage de la haine.

Avant même que le cyclone n’arrive, déjà dans notre édition de la semaine dernière, des mères de famille de Tranquebar, qui vivent dans des bicoques en tôle et qui avaient subi les grosses averses, racontaient leur détresse (la vidéo peut être vue sur notre page Facebook), affirmant ne pas rechercher de la charité mais de l’aide pour vivre décemment, dignement. Femme qui travaille, deux enfants scolarisés à sa charge, et vivant dans un panier percé en guise de maison, envahie de boue, car attendant patiemment son tour pour l’obtention d’un appartement de la NHDC. Une citoyenne qui lutte parmi tant d’autres. Faut-il la condamner parce qu’elle se met à l’abri dans un centre de refuge avec ses enfants pendant le cyclone ? Faut-il passer des jugements simplistes, à l’abri des intempéries, dans le confort de nos salons en béton ? Faut-il gratter des allumettes, à cause de certains (vrais) accapareurs, faut-il blesser des Mauriciens au plus bas de l’échelle en faisant accroire que la misère est un choix, et oublier sciemment que le déséquilibre social existe ? Faut-il oublier que l’absence d’équité ne favorise pas les plus vulnérables, qu’il faut, dans toute analyse, replacer les choses dans leur contexte, en prenant en ligne de compte nos histoires remplies de complexités ? Va-t-on, sous prétexte de la liberté d’expression, laisser la haine nous déshumaniser ? Est-ce ainsi que les hommes vivent ? Est-ce ainsi que les Mauriciens veulent vivre ? Heureusement qu’une bonne partie des citoyens ont déjà répondu à cette question, en créant spontanément une généreuse chaîne de solidarité…

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