Le maelström de la parole libérée

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Ce n’est une particularité mauricienne. Partout où l’on retrouve l’espèce humaine, on retrouve la réaction presque automatique d’être «contre». De fait, on est souvent contre le fait de changer de statu quo, l’ordinaire, le familier. La nouveauté interpelle, fait craindre, est invariablement inconfortable, puisqu’il faut revoir ses habitudes, ses a priori, ses schémas de référence. Pourtant, comme le verre d’eau proverbial à moitié rempli, c’est souvent une question de perspective et de perception. Il suffit parfois de s’y mettre, de penser positivement et tout peut s’éclairer différemment !

De gauche à dr: Maximilien de Robespierre, l'une des principales figures de la Révolution française, wikipedia. Jean-Luc Mélenchon, Président du groupe La France insoumise à l'Assemblée nationale, Par © MathieuMD / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0.

D’abord, reconnaissons que la majorité des gens sur la plupart des questions qui concernent seulement quelques-uns parmi eux sont des «sans opinions» et déclarerons «Je ne sais pas !» Ce sera le cas si vous sondez le grand public sur l’utilité d’un nouveau Small and Medium Entreprises Bill ou sur l’apport de Robespierre à la pensée de Mélenchon. À l’autre extrémité du spectrum, le nombre de gens acceptant de donner un avis augmente dès lors qu’une question est dans l’actualité – pour être exact, il faudrait préciser «dans SON actualité d’intérêt immédiat». 

De gauche à dr: Donald Trump, president des État-Unis, Steve Bannon, ex-conseiller du président des États-Unis et Nigel Farage, createur du Parti pour l'indépendance du Royaume-Uni (UKIP), depuis 1999 et coprésident du groupe Europe de la liberté et de la démocratie directe (ELDD) au Parlement européen.

En effet, les sources d’informations sont aujourd’hui multiples et variées, se choisissent en fonction des besoins et des envies de chacun, souvent en chambre d’écho et, comme on le découvre de plus en plus, ne présentent pas les choses de la même manière partout ; ou pire n’utilisent pas toujours les mêmes faits ! On fabrique même des faits ces jours-ci, dont les fameuses «réalités alternatives» popularisées par Bannon, Trump, Farage et compagnie… Il y a une raison pour laquelle quasiment tout le monde a une opinion sur le dernier meurtre, le dernier accident, la dernière bévue ministérielle. C’est parce que quel que soit le canal d’information que l’on utilise, ce genre d’incidents concrets les dominent ou en constituent la base. Ce ne sont pas des choix journalistiques, ce sont de simples constats de ce qui intéresse les consommateurs d’information… 

Prenez un autre groupe de sujets. On est globalement tous pour la paix, très largement pour l'institution qu’est le mariage et favorable à la meilleure éducation possible pour les enfants. Cependant, ces mêmes avis favorables à propos de la généralité ou des autres ne s'appliquent pas nécessairement à soi-même. On est donc pour la paix dans le monde, mais on se bagarre vigoureusement avec au moins un collègue au bureau ou dans la famille ou dans le voisinage (parfois partout à la fois !) ; on est pour le mariage, mais on n'est pas prêt à faire des concessions pour le sien ; on est pour la meilleure éducation qui soit pour les enfants, mais on joue aux courses, on boit trop, on préfère acheter «enn ti moto», ce qui ne permet plus alors d'envoyer l'enfant à l'école le ventre plein. Ce ne sont pas des clichés pour prolétaires. Dans la bourgeoisie, on préférerait évidemment acheter une SUV, et le parent aurait alors simplement moins de temps pour suivre le développement du fiston. Et parions qu’il est probable qu’un repas de famille se passe alors avec les yeux rivés sur le 3G ?

Autre aspect : avoir un avis pour ou contre est aujourd'hui beaucoup plus largement possible grâce aux phone-ins à la radio, les blogs sur les sites web, Facebook, Weibo ou Twitter. Les gens s'expriment beaucoup plus, oui, mais il est aussi crucial de poser la question évidente : les opinions qui s'expriment ainsi sont-elles avisées, balisées et validées ? Pas toujours, malheureusement ! Si le président des États-Unis (39,7 millions de «followers» sur Twitter) peut se permettre des tweets qui contiennent des faussetés outrageantes et de relayer, comme cette semaine, des vidéos scélérates de groupes d'extrême droite anglais qui sont de faux montages délibérément provocateurs; qu'elles sont les chances du blogueur lambda de rester dans le vrai, de ne pas se laisser emporter par ses émotions, son impulsivité, son narcissisme ou sa méchanceté ? Elles sont vraiment faibles, si vous voulez mon avis. 

Commentaire déplacé en ligne: Le troll a pour effet de déstabiliser l’équilibre de la communauté, en poussant les gens à se détourner du sujet de discussion qui les rassemble dans un groupe précis.

Et comme modérateur occasionnel du blog de l'express.mu qui essaie d'élever ou de seulement contenir les contributions souvent violentes et écervelées, je me pose souvent la question : le droit à la parole est-il à ce point sacré qu’il faille presque tout véhiculer ? Je sais ce qu’en aurait pensé mon père ! «The Economist», il y a des années de cela dans un éditorial, prenait un autre angle. Tout en saluant l’avènement de la parole libérée , il était constaté que quand quelqu'un dit ou écrit «Je pense que…», les chances sont qu'il n'a en fait jamais réfléchit, ni lu ce qu'il fallait sur la question sur laquelle il s'exprime et qu'il dit tout simplement la première «chose» qui lui passe par la tête ! C'est le triomphe de la parole, oui, mais surtout le triomphe de la parole vide… Trop dur ? Allez donc vous plonger dans Twitter, dans Facebook et dans quelques blogs pour agrémenter votre dimanche ! 

Quand, en plus, ceux qui, par contraste, tentent au moins de réfléchir et de vérifier leurs faits se font taxer de «fake news», on peut entrevoir le maelström qui nous attend plus loin… Si seulement le mensonge engloutit vraiment la vérité !

Après toutes ces invitations à de la mesure et à de la circonspection, il est approprié de préciser que je ne vous ai pas donné mon opinion. Je vous ai simplement invités à la réflexion. On nous a bien donné une cervelle ? Utilisons-là à bon escient ! Et pensons aussi à la collectivité… 

PS : Note positive : Barack Obama a plus de deux fois de «followers» que Trump sur Twitter : 95,6 millions (USA Today-04/10/17), utilise moins son compte et relit et corrige avant de tweeter… 

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