Pour une politique linguistique progressiste dans les îles de la région

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Selon l’auteur, l’enseignement de la lecture et de l’écriture doit se faire en anglais et en «mauricien».

Par île créole1, nous voulons dire une île sans population autochtone qui, au fil des siècles, est peuplée de différentes vagues d’immigrants venus de régions différentes. Et ces immigrants transforment l’environnement.

Prenons le cas de Maurice. Les Hollandais importent des esclaves, abattent les arbres d’ébène pour leur bois, introduisent la canne à sucre, les cerfs et les rats qui déciment la population de dodo. Les Français développent la culture de la canne à l’aide d’esclaves africains ; avec l’Abolition de l’esclavage, les Anglais importent des travailleurs indiens, etc. Les îles créoles du sud-ouest de l’océan Indien sont Rodrigues, Maurice, La Réunion et les Seychelles.

Réalité linguistique

Dans toutes ces îles, il y a des langues créoles à base lexicale française – le rodriguais, le mauricien, le réunionnais et le seychellois. À l’exception de La Réunion, toutes ces îles ont l’anglais, une autre langue créole, comme langue officielle. Le français est très présent dans ces îles. Cela nous convainc qu’un trilinguisme langue nationale/anglais/français dynamique est dans le domaine du possible dans ces îles créoles si la volonté politique existe.

Maurice et Rodrigues

À Rodrigues, le rodriguais est la première langue de la quasi-totalité de la population, et l’anglais, le médium d’enseignement, est obligatoire à l’école et dans l’administration publique. Le français est une langue étrangère que les enfants apprennent à l’école. À Maurice, le mauricien est la première langue de 90% de la population; les 10% parlent le mauricien comme deuxième langue; 3,8% parlent le français comme première langue et 5% parlent le bhojpuri comme première langue.

Parce que les gens sont réfractaires à l’utilisation du mauricien ou du rodriguais comme médium d’enseignement malgré le fait que la littératie laisse beaucoup à désirer, je pense qu’il serait plus sage d’introduire une nouvelle matière que j’ai baptisé Bilingual Literacy². Le but est d’enseigner la lecture et l’écriture en anglais et en mauricien ou en anglais et en rodriguais en même temps. Cela est tout à fait possible car au niveau de la syntaxe, les affinités peuvent faciliter le transfert des compétences d’une langue à une autre. Cela demande bien sûr une flexibilité pédagogique–méthode directe et grammaire–traduction. Quant à l’enseignement du français, une nouvelle approche est indispensable.

Aux Seychelles

Si aux Seychelles, on a eu le courage d’introduire le seychellois comme médium d’enseignement au niveau primaire, une erreur capitale a été commise en abandonnant complètement la première langue au niveau secondaire. De passer du seychellois à l’anglais comme médium d’enseignement mais ne pas continuer à enseigner la langue seychelloise comme matière est une grosse erreur pour deux raisons. Premièrement, on bloque le développement du seychellois comme langue nationale avec une écriture riche car il ne faut pas ignorer la contribution de la littérature laïque et religieuse au développement d’une langue standard; deuxièmement, l’expansion d’un bilinguisme dynamique et intégral en prend un sale coup.

Le français

Un pas dans la bonne direction a été franchi avec l’abandon de la méthode dite globale mais pour l’enseignement du français comme langue étrangère, il faut, selon mon expérience, considérer le français parlé et le français écrit comme deux langues car la graphie étymologique pose beaucoup de problèmes aux apprenants. Un jour, peut-être, une graphie phonémique sera mise en place mais ce n’est pas demain la veille.

À Maurice comme à Rodrigues et aussi aux Seychelles, le français parlé doit être introduit au début ducycle primaire et le français écrit, au début du cycle secondaire. C’est à cette condition seulement que le français pourrait participer à un trilinguisme véritable.

À La Réunion

Un bilinguisme véritable est certainement possible à La Réunion à condition qu’au niveau du primaire, la langue maternelle de l’enfant devienne le médium d’enseignement et que la langue officielle et de prestige (le français) soit introduite dans sa forme orale pendant une période à être déterminée par chercheurs et autorités pour ensuite être introduite à la lecture et à l’écrit. Au secondaire, je pense que l’anglais doit être introduit progressivement car cette langue, comme dans le cas du français, est d’une grande importance dans nos îles créoles et chez nos grands voisins: l’Inde et l’Afrique du Sud. Pour le développement harmonieux du sud-ouest de l’océan Indien, le jacobinisme parisien n’a pas sa place.

«Mon pays est un bel exemple d’un grand gâchis à cause d’un manque de volonté politique à bien utiliser et gérer nos ressources linguistico-culturelles.»

La littératie

Parler de plurilinguisme et ignorer en même temps l’importance de l’apprentissage à la lecture et à l’écriture est un faux pas dangereux et contreproductif. Si nous sommes génétiquement programmés depuis plus de 200 000 ans à apprendre la langue de notre environnement, l’apprentissage à la lecture et l’écriture est une tout autre affaire. Premièrement il faut se rappeler que les signes écrits dans la forme hiéroglyphique émergèrent environ 5 000 ans de cela et dans sa forme alphabétique, il y a tout au plus 3 000 ans. Deuxièmement, si à travers l’évolution, dans le cerveau humain, il y a une région qui s’occupe de la langue parlée, aucune région n’a été identifiée qui s’occuperait des compétences en lecture et écriture. Le Professeur Stanislas Dehaene dans une conférence en anglais, «Reading the Brain3» nous aide à comprendre ce phénomène.

S’il n’y a pas de région naturelle spécialisée pour l’apprentissage de la lecture et de l’écriture, ces compétences sont le résultat d’une activité culturelle créatrice utilisant des différentes compétences du cerveau et situées dans des régions différentes. Les neuro-linguistes peuvent expliquer cela mieux que moi.

Afin de réussir la littératie plurilingue, il faut, à cause de la complexité de ce phénomène, savoir échelonner les versions orales et écrites dans le temps afin de faciliter l’apprentissage. L’enfant qui réussit à maîtriser la littératie plurilingue est équipé pour s’attaquer à la maîtrise des autres matières, qu’elles soient scientifiques, mathématiques, littéraires ou administratives. Une mauvaise politique linguistique mène à la non-littératie qui à son tour mène à l’échec scolaire total.

Mon pays

La littératie plurilingue que nous proposons ne doit pas être perçue comme un luxe qui satisferait une élite. Loin de là. L’unilinguisme dans une réalité plurilingue peut engendrer des pathologies diverses dont la plus sévère est la schizophrénie. Par contre la littératie bilingue/plurilingue peut être un bouclier pour nous protéger contre les attaques de l’Alzheimer.

Mon pays est un bel exemple d’un grand gâchis à cause d’un manque de volonté politique à bienutiliser et gérer nos ressources linguistico- culturelles. Résultat: le taux de non-littératie dépasse les 70 %; lesélecteurs ont toujours besoin de symboles pour pouvoir voter parce qu’ils ne peuvent pas lire les noms des candidats aux élections – clef : Parti travailliste ; coeur : Mouvement militant mauricien ; coq : Parti mauricien social démocrate, etc. L’école primaire est gratuite depuis 1954 ; l’éducation secondaire est gratuite depuis 1977 et malgré cela la non-littératie domine la scène.

Selon certains psychiatres et autres personnels soignants, le taux de pathologie mentale est alarmant mais «tang⁴ pa’le ouver lizie». Le taux croissant de crimes atroces n’est-il pas lié à notre refus d’envisager des solutions durables à nos problèmes psycho-sociolinguistiques?

Certains veulent croire et faire croire que Maurice est la «petite France»; d’autres pensent qu’elle est la «petite Inde». Personne ne veut accepter qu’il s’agit là d’une île créole où nous parlons des langues créoles et vivonsune culture créole, voire métisse. 

Donc, qu’on le veuille ou pas, nous sommes:
Endo-Kreol, Afro-Kreol,
Euro-Kreol, Sino-Kreol;
Kreol krwayan, Kreol ate;
Endo-Kreol Endou / Kretien;
Endo-Kreol Mizilman ‘si;
Afro-Kreol Kretien / Rasta;
Afro-Kreol Mizilman ‘si;
Euro-Kreol Kretien / Endou;
Euro-Kreol Mizilman ‘si;
Sino-Kreol Boudist / Kretien;
Sino-Kreol Mizilman ‘si;
Endo-Afro-Euro-Sino
nou tou isi, nou tou Kreol,
transplante dan nouvo later.

1Megan Vaughan, Creating The Creole Island, Slavery in Eighteenth-Century Mauritius, Duke University Press
2 Dev Virahsawmy, Training Manual In Bilingual Literacy, Boukie Banane
3(https://www.youtube.com/watch?v=MSy685vNqYk)
4 Le tanrec est aveugle

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