Romancer Maurice pour mieux la conter

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Puisqu’en raison de notre complexité existentielle et des Soodhun-Rutnah qui peuplent notre île et ses institutions, on ne devrait pas tout dire ou tout montrer sur la veritable île Maurice, si tant que l’on veuille rester responsable et ne pas jouer les apprentis sorciers comme, de sinistre mémoire, ceux de cette radio des mille collines, peut-être faudrait-il, alors, mieux éclairer les voies et mieux écouter les voix du récit romanesque, surtout celles qui se sont fait un nom ailleurs, comme Nathacha et Barlen, tous deux d’anciens journalistes. Davantage que le journalisme, le genre romanesque permet, sous forme d’un livre ou d’un film, un cliché à la fois réaliste et poétique sur Maurice, soit un regard dépouillé des pesanteurs sociologiques, bref, profiter d’une plateforme différente ou autre pour raconter des faits réels (et imprégnés) de notre époque contemporaine, en faisant appel aux artifices romanesques et en y injectant une dose sentimentale, sans pour autant perdre la raison et la cause, alors que nous marchons, avec une fierté mitigée, vers les 50 ans de notre Indépendance.

L’île au poisson venimeux. Lors du lancement du quatrième livre de Barlen Pyamootoo, on lui a posé cette question, un peu en ces termes : «Vous avez dit dans une interview que vous n’allez plus écrire sur Maurice, mais vous dites aussi que vous voulez écrire sur votre village Trou-d’Eau-Douce (...) Which is which ?» Pyamootoo sortira par une pirouette absurde et ludique : «Trou-d’Eau-Douce est indépendante de Maurice, comme la Catalogne en Espagne.» C’est cela, sans doute, l’absurdité de Maurice – il n’y a pas un Maurice à gouverner, mais des milliers de Maurice sur lesquels certains veulent régner à vie, comme si c’était un juteux business familial à faire prospérer. Pov a caricaturé, il n’y a pas longtemps : il y a des îlots savamment disposés à l’intérieur de Maurice où, ceinturés par des murs visibles ou invisibles, chacun vit son Maurice, selon sa perspective, sans jamais tenter de faire tomber tous les murs qui séparent les Mauriciens, pour des raisons, dit-on, de sécurité, sécurité nationale. Sauf de temps à autre, quand il y a des combats trop révoltants pour rester tranquilles, comme récemment au jardin de la Compagnie, pour soutenir les dames cleaners, véritable tache sur le tissu mauricien...

«Tout au long de l’intrigue, le narrateur, par les yeux de ses personnages, par leurs pensées et leurs propos, brosse la vie quotidienne de la communauté indo-mauricienne de cette grosse bourgade de l’est de l’île, en un tableau vivant, grouillant, attentif, souvent tendre, constitué d’une succession de petites scènes intimes et publiques», relève Patryck Froissart dans une remarquable critique sur L’île au poisson venimeux (un titre «misnomer» qui fait débat et qui est, peut-être, inspiré de Quatre épices du Dr Philippe Forget, édité par le même Pyamootoo), Froissart (par ailleurs membre du jury du Prix Jean Fanchette), explique d’emblée que l’écriture de Barlen est à l’opposé des écrits et discours feutrés de la com touristique sur Maurice. Le livre qui vient d’être lancé est un fait-divers bien local, figé à Flacq, qui offre pourtant un cliché aiguisé de l’époque contemporaine de notre pays tout entier, tranchant avec finesse dans notre tissu social, trop souvent inconsidéré. Pour revenir au roman : Anil, commerçant en saris et étoffes de soie, mène une vie sans histoire avec son épouse Mirna. Le couple a deux enfants. Un jour, sans crier gare, Anil disparaît tout d’un coup. «Sa dernière matinée est racontée, en focalisation interne, d’abord dans son contexte conjugal, puis dans celui de son cheminement vers sa boutique, enfin dans le déroulement normal des activités de son magasin en compagnie de ses deux vendeuses, jusqu’à midi, heure à laquelle Mirna vient le remplacer pour lui permettre d’aller déjeuner avec son ami Rakesh...» relate Froissart. Mais Anil ne reviendra pas, a décidé Barlen. Ne viendra-t-il jamais...

Selon les mots de Barlen Pyamootoo, simplement «Anil a traversé la rue en se frayant un passage parmi des piétons qui arpentaient le bitume sans souci des véhicules qu’ils esquivaient par des sauts de cabri, c’était désormais une danse à la mode, appelée le cabriolet, que des femmes exécutaient dans des bals populaires, les hommes singeaient à la perfection les chauffeurs et leurs bolides, s’en vantaient-ils et sans surprise les accrochages étaient nettement plus élevés que sur les routes...»

Discours de salon. Le ministre Gayan s’en est pris une énième fois à la presse. Car, selon lui, les journalistes qui relatent les faits-divers de notre pays seraient, toujours selon l’ex Mr-Only-in-Mauritius, des oiseaux de mauvais augure. Il ne l’a pas dit, mais c’était comme si on était, à ses yeux de ministre, un peu comme des sous-hommes qui ne savent même pas penser le bien, oui ce bien commun que Gayan dit protéger pour nous. Pourtant, ceux qui jettent un regard scientifique sur Maurice, comme l’anthropologue Julie Peghini (à qui le livre est dédié), avancent que nous ne parlons pas assez «des problèmes de l’île Maurice d’aujourd’hui : prostitution, chômage, jeunesse en mal d’idéal, qui s’ennuie profondément dans les villages laissés en jachère, notamment sur le plan culturel, par les pouvoirs en place».

Non-Fiction. À un moment où les journalistes de l’express, en termes de crédibilité, sont préférés à la place des autorités, (entre autres par le leader de l’opposition), il faut plus que jamais se méfier de ceux qui s’en prennent, comme un leitmotiv, à la presse libre et indépendante au lieu de s’adresser aux problèmes de fond de notre pays. C’est là toute l’absurdité qui nous empêche de progresser comme pays et comme nation. Vraiment, il faudrait dissoudre le peuple qui pardonne tout, dont tous ces votants qui placent des Soodhun-SinatambouGayan-Collendavelloo au gouvernement... Nous sommes capables de mieux voter. Nous n’avons pas le choix si nous souhaitons changer ce commencé commun, d’il y a 50 ans...

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