50 ans, notre âge de raison

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Un Premier ministre et des ministres médiocres et arrogants. Une opposition désunie. Une Speaker dépassée qui ne fait plus l’unanimité à l’Assemblée nationale. Une police infiltrée par la mafia. Une économie qu’on n’arrive pas à faire croître. Manque de confiance des investisseurs par rapport à notre élite politique. Qui nous annonce depuis belle lurette une reprise économique dont on peine à voir les contours. Horizons bouchés pour nos jeunes en quête d’autres challenges. Problèmes grandissants de drogue et de corruption. Absence d’une réforme électorale susceptible de nous projeter dans la modernité. Des dynasties politiques qui ont pris en otage les principaux partis et des institutions publiques. Résultat : un pays qui s’effrite alors que nous nous apprêtons à célébrer nos 50 ans d’Indépendance. Et que l’heure du bilan s’annonce.

Le constat d’en haut peut être qualifié de mauriciano-pessimiste. Car il fait l’impasse sur les nombreux progrès socio-économiques enregistrés depuis que nous nous sommes engagés sur la voie de la décolonisation – une voie repoussée d’emblée par certains réactionnaires, qui n’hésitaient pas, dans les années 60, à rallumer criminellement la flamme communale afin de parvenir à leurs fins politiques. Oui, nous avons fait mentir deux prix Nobel (Meade et Naipaul), notre économie ne dépend plus de la canne à sucre et nous sommes parmi les meilleurs élèves en... Afrique. Certes, nous ne nous sommes pas entre-tués comme au Rwanda. Les optimistes vous parleront aussi des progrès de leurs proches - qui ont désormais des maisons en dur avec une varangue créole, qui ne vont plus travailler à l’aube dans des champs, qui ont des voitures presque dernier cri et qui arrivent même à voyager pour rendre visite à leurs proches émigrés en Australie, en Europe, voire au Canada. Grâce à l’éducation gratuite – qui a permis à nos ressources humaines (nos seules ressources naturelles) de se former aux métiers d’une économie ouverte sur le monde... Notre judiciaire et notre commission électorale ne vacillent pas, heureusement. Et il existe encore des journalistes libres et indépendants qui n’ont pas peur du pouvoir.

On aurait pu être le Kenya. Où la crise a atteint, vendredi, un point de non-retour. Le nouveau scrutin a dû être renvoyé à cause d’une situation chaotique ; de violents heurts ont éclaté entre le président et l’opposition. Les spécialistes du Kenya vous diront que ce n’est pas qu’une crise politique ou institutionnelle, mais plutôt une crise existentielle, qui remonte aujourd’hui à la surface après des décennies de frustration. Le système kenyan n’a pas tenu ses promesses. Le rêve des Kenyans n’a pas été atteint malgré les sempiternelles promesses des dirigeants – dont les fils ont repris le flambeau de leurs pères, comme à Maurice. Uhuru Kenyatta et Raila Odinga sont des leaders sans idéologie, sans programme, sans stratégie à long terme. C’est, en fait, davantage une lutte entre leurs tribus (Kikuyu pour Kenyatta et Luo pour Odinga). C’est pour cela que le pays reste l’un des plus corrompus au monde alors que les parlementaires, souvent des proches qui gravitent autour du gouvernement du jour, sont parmi les mieux payés du monde !

On aurait aussi pu être le Togo. Où l’on doit franchir la frontière vers le Ghana afin d’échapper à la violence politique qui embrase ce pays de l’Afrique de l’Ouest. Selon le haut-commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), plus de 500 réfugiés sont arrivés au Ghana ces deux derniers jours. À la source du mal, l’armée de l’ancienne colonie française du Togo qui a sévi contre les partisans de l’opposition, dans la rue pour protester contre le souhait du président Faure Gnassingbé de prolonger son mandat en triturant la Constitution. C’est dans la rue, à Lomé, que la tension s’exprime, avec des morts : au moins quatre, mercredi, dont un enfant de 11 ans. Un pouvoir indéboulonnable qui débouche sur un manque d’alternance politique. Le président Gnassingbé a pris le relais de son père à la mort de celui-ci, en 2005. Eyadéma Gnassingbé était, lui, au pouvoir depuis 1967 ! Cela fait donc 50 ans que la famille règne. L’opposition réclame qu’on impose une limite aux mandats présidentiels...

Que ce soit à Maurice, au Kenya ou au Togo, il existe pas mal de similitudes en termes de gouvernance. L’État est devenu le bien personnel des dirigeants, qui casent alors leurs proches sans rendre des comptes à l’électorat. Les médias publics sont des médias d’État, au service du gouvernement en place. Tout est grossièrement orchestré pour faciliter l’accaparement des ressources du pays – ce qui fait reculer l’économie et les investisseurs étrangers.

Mais le sursaut est toujours possible si on ouvre grand des yeux réalistes (entre le pessimisme ambiant et l’optimisme béat). Cinquante ans, c’est l’âge de raison, dit-on. C’est le temps des choix que nous n’avions pas pu ou su faire avant. «Si les Africains veulent la démocratie, c’est à eux d’en payer le prix : personne ne le paiera à leur place. Ils ne l’obtiendront pas non plus à crédit. Ils auront néanmoins besoin de s’appuyer sur de nouveaux réseaux de solidarité internationale, une grande coalition morale en dehors des États : la coalition de tous ceux qui croient que, sans sa part africaine, non seulement la sécurité de notre monde ne sera pas garantie, mais aussi que notre monde, décidément, sera plus pauvre encore en esprit et en humanité...» résume le philosophe camerounais Achille Mbembe, grand théoricien du post-colonialisme, dans son ouvrage remarquable : Écrire l’Afrique-monde.

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