Les portes de la nuit

Avec le soutien de

Hier soir vers 20 heures, c’était pas comme avant hier matin. Ou hier midi. Les visages étaient déjà fatigués, les sourires plus frêles. Claudette, Shirley, Soodram, Marie, Mireille et Aartee sont allongées sur des lits de fortune installés sous une tente au jardin de la Compagnie. 

Sylvie s’est levée doucement et s’est penchée vers Soodram. Elles parlent à voix basse. Un vent frais fait trembloter les toiles cirées qui ceinturent la tente. Quelques passants hâtent le pas pour rentrer à la maison. Certains jettent un coup d’œil distrait dans le coin de ce jardin de la Compagnie qui a vu passer tant de luttes. Port-Louis vit sa vie. Les dames essaient de survivre à la leur.

On peut parler de survie. Rs 1500 pour subsister 30 jours. Un demi-tank d’essence d’une berline pour salaire mensuel. C’est ce qu’elles touchent pour nettoyer les cours d’école depuis 11 ans.

C’est sûr. Les dames cleaners, c’est pas des commandants de bord. Au niveau salaires, c’est un peu différent. Et vous savez comment c ‘est : Les injustices faites aux nantis, sont, comment dire, plus injustes que celles faites aux pauvres. Les pauvres quand ça souffre, c’est un peu dans l’ordre des choses. On s’en émeut, mais pas trop non plus.

Y a pas que chez les humains. Avec les animaux c’est pareil. En voiture, il est toujours plus choquant d’écraser un berger allemand dans une allée verdoyante d’une IRS que de rouler par mégarde sur un petit roquet famélique a la sortie de Karo Kalyptis.

La douleur aussi nous l’enseigne. Elle est comme les attentats. Elle a son Richter à elle.  25 morts à Londres, c’est pas 250 à Mogadiscio. 75 au Bataclan, c’est pas 110 à Bagdad ou au marché de Pechawaar.

L’infatigable et courageuse Jane Ragoo et le tenace Reaz Chutoo, engagés et solidaires auprès des grévistes, échangent quelques paroles. Ils parlent de soutien, des camarades et d’un vague document reçu après une réunion à laquelle ils avaient tous cru. Un document signé de toutes les huiles de l’administration le 28 août de cette année. Des PS, des assistants PS, des deputy PS, des Acting Director, des Seniors Human Ressource Executive, du serieux quoi, qui ont siégé sur un comité et ont émis un document. Le Chairperson, un Permanent Secretary (bigre!)  a même dit  que sur une base humanitaire une solution sera trouvée. C’est écrit noir sur blanc. Mais pour cela il faudra avoir l’aval du cabinet. Depuis, plus rien. 

Si même les papiers des cabinets n’ont plus de valeur, ou allons-nous?

Chaque semaine Claudette, Shirley, Soodram, Marie, Mireille et Aartee se sont entendues dire. « Peut-être la semaine prochaine au prochain Conseil des ministres. Ministère l’éducation pann avoye auken papier. »

Le cabinet a d’autres priorités. C’est sûr. Après tout pourquoi aider les démunis. Réparer une route pendant trois ans paraît, comme ça, à première, vue nettement plus juteux. Dans le petit transistor posé sur une brique à côté de la tente, un fonctionnaire intervient à la radio. Si le gouvernement, dit-il, se met à employer tous les gens qui ont des problèmes avec leurs employeurs, ca va donner le mauvais exemple. Ce sera la porte ouverte à tous les abus.

C’est sûr que dans un pays comme Maurice, ou il y a si peu d’abus, ça va se remarquer. Aider des personnes dans le dénuement le plus complet, ça risque d’être un mauvais exemple.

Il ne fait pas bon être pauvre. Ce n’est pas vraiment smart. 

Un jour que le premier ministre Nehru lui faisait part de ses doutes sur l’action politique, Gandhi lui dit : Quand tu ne sais plus quelle décision prendre pense à la personne la plus démunie que tu connaisses. Demande-toi si ce que tu vas faire va l’aider à vivre mieux, plus décemment. Si c’est oui, fais-le.

La définition de la politique quoi.

Ce n’est pas en jouant de sa langue, en menaçant d’abattre au revolver son adversaire, ou en rabaissant avec cette arrogance de l’argent, les Rodriguais qui veulent tout simplement que l’eau coule des robinets que l’on empêchera ce lancinant désespoir qui nous ronge tous.

Il y a dans ce qui se passe actuellement toute la désespérance d’un pays devenu bato fou.

Alors, les dames de compagnie allongées sur leur matelas  qui regardent avec une rare dignité se déliter un pays ou une Diya et quelques gateaux sont, pour elles, hors de portée.

Ce pays est aux portes de la nuit.

Alain Gordon-Gentil

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