Divali au jardin

Avec le soutien de

Comment vit-on, en 2017, avec un salaire de… Rs 1 500 ? Oui, vous avez bien lu : mille cinq cent roupies par mois ! Soit pratiquement un quart ou un tiers de la somme que ceux qui fument un paquet par jour (selon la marque) dépensent en cigarettes !

Si, normalement, on devrait éviter de s’épancher, de façon trop émotionnelle, sur les questions de salaires, de richesse et d’écarts de revenus, on ne devrait pas, non plus, rester insensible face à la détresse humaine, telle qu’elle est exposée au vu et au su de tous depuis le début de cette semaine, au jardin de la Compagnie, théâtre sans pitié de la détresse, surtout féminine.

Pour les adeptes de preuves sur le papier, sachez qu’il n’y a pas de pay slip pour documenter, comme il se doit, ce véritable crime salarial contre certains de nos compatriotes – par ailleurs presque toutes des femmes (ce qui soulève donc, aussi, la problématique genre/revenus).

Hier, jour de Divali, alors que les gâteaux les plus somptueux sortaient de la cuisine, quelques dames cleaners, allongées, sous des prélarts verts brûlés par le soleil, regardaient, avec des yeux hagards, le défilé de Mauriciens venus leur témoigner leur soutien. Plus d’un, rencontrés sur place, nous ont confié leur gêne de célébrer Divali, en pensant au triste sort de ces dames, soutenues de manière inconditionnelle par les syndicalistes Jane Ragoo et Reaz Chuttoo.

Sur son lit de fortune, un Reaz Chuttoo affaibli, mais déterminé, m’a refait l’incroyable récit des dames cleaners. Il y a deux groupes de personnes qui nettoient les écoles primaires et secondaires du gouvernement, répartis ainsi : 299 dames pour nettoyer les toilettes (Toilet Cleaners) et 333 dames pour nettoyer les cours d’écoles (Yard Cleaners). Parmi elles, beaucoup ont au moins 12 ans de service. Oui, douze ans d’affilée, avec Rs 1 500 par mois !

En 2005, décision est prise de remplacer les «caretakers» du gouvernement par des «contractuels du privé». Nos vaillantes dames vont ainsi changer de «contracter» au moins cinq fois, soit chaque 2-3 ans, dépendant des politiciens qui tirent les ficelles. À chaque fois, le «contracter», normalement un agent du pouvoir, est choisi par le ministère de l’Éducation selon des critères qui sont loin d’être transparents.

En 2012, le ministère de l’Éducation décide que ce sera la PTA qui fera la paie des Toilet Cleaners ; chaque mois donc, le ministère commence à transférer Rs 1 500 par mois pour chacune des dames cleaners sur le compte de la PTA, qui, à son tour, se charge de payer les cleaners, alors que les Yard Cleaners sont, eux, rémunérés, toujours Rs 1 500 par mois, par des entrepreneurs du privé, tels que Mauriclean, New Cleaning Services et Professional Cleaners…

En 2014, les dames cleaners, en ayant marre d’être traitées comme des sous-employées, prennent contact avec le syndicat CTSP pour régulariser leur situation. Plusieurs réunions avec l’ancien ministre Vasant Bunwaree ne donnent rien. Les lobbies sont trop forts. Et les politiques bien trop faibles.

En 2015, le nouveau régime rencontre le syndicat et les dames cleaners. Le porte-parole du gouvernement Lepep est Vishnu Lutchmeenaraidoo. Ce dernier se dit choqué d’apprendre qu’en 2015, il existe des salaires de Rs 1 500 par mois. Il promet d’y remédier. Sauf qu’il est lui-même transféré, dans le sillage de son Euroloan de triste mémoire, des Finances. Sous son successeur, Pravind Jugnauth, le salaire de Rs 1 500 ne disparaît pas pour autant, malgré de nombreux discours, relatifs à la lutte contre la pauvreté, dont la Negative Income Tax, ou le salaire minimum qu’on attend toujours…

Certes, dans la logique des économies libérales, il y aura toujours une pyramide de salaires et il y aura forcément certains au sommet et d’autres en des positions inférieures. On sait qu’une rémunération dépend de plusieurs facteurs. Mais certains salaires suscitent incompréhension et stupeur quand comparés aux rémunérations moyennes dans le pays – soit Rs 29 360. Relativisons par ailleurs : 72 280 foyers ont des revenus de moins de Rs 12 000 par mois, alors que le salaire d’un ministre, allocations comprises, avoisine les Rs 330 000 par mois.

Quand l’on parle de relativité salariale, on se réfère au coefficient de Gini. Maurice, dont le Gini était à 0,39 en 2006, est passé à 0,41 en 2012. Sur papier, ce n’est pas anormal… Mais il est difficile d’admettre que des dames cleaners qui touchent Rs 1 500 par mois en 2017 signifient des revenus annuels d’environ Rs 19 500 alors que le Premier ministre, lui, touche environ un demi-million par mois, avec des allocations de toutes sortes. C’est 366 fois plus que le montant que les dames cleaners empochent chaque mois… Incroyable, inacceptable, mais vrai…

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