Economic Development Board: Innover, hors des sentiers battus

Avec le soutien de
L’Economic Development Board Act a été adoptée par l’Assemblée nationale, hier.

Instituant un Bureau de développement économique (EBD) regroupant plusieurs organismes d’État au service de l’économie, l’Economic Development Board Act, adoptée par l’Assemblée nationale, jeudi, a quatre grands objectifs. L’exposé du projet de loi les définit comme suit :

a) fournir, en matière économique, un soutien institutionnel robuste pour la planification stratégique et assurer plus de cohérence à la formulation des politiques ;

b) promouvoir Maurice en tant que centre d’investissements et d’affaires attrayant, base d’exportation compétitive et centre financier international ;

c) être la principale institution responsable de l’image de marque du pays pour la promotion de l’investissement ;

d) faciliter tant les investissements étrangers que l’investissement à l’étranger, assurant un environnement d’affaires porteur.

Annoncé dans le discours budgétaire 2017-18, le nouveau Bureau (Economic Development Board ) assumera concrètement les missions des anciens Board of Investment (BoI), Enterprise Mauritius (EM) et Financial Services Promotion Authority (FSPA) ; il gérera aussi le Mauritius- Africa Fund et animera le réseau de partenaires de ce dernier. Le texte approuvé, sur le coup de minuit, jeudi, par les députés, prévoit d’ailleurs le remplacement, dans de nombreuses législations, des noms précédents par «Economic Development Board». Mais l’exercice législatif de cette semaine ne serait pas aussi stimulant qu’il ne l’est réellement s’il se contentait de pourvoir le cadre législatif d’une fusion, une de plus. La démarche, à mieux voir, confirme le projet du gouvernement de repenser à neuf le paysage économique de Maurice. Cela nécessitera un audacieux remodelage de nos institutions, motivé par un marché mondial en mutation, marqué par l’innovation et l’apparition de technologies de rupture.

Dans presque tous les secteurs, à plus forte raison ceux générant des revenus significatifs, il n’y a plus de place pour ceux résignés à se satisfaire d’une niche, dans le bas de gamme. Que ce soit dans la téléphonie, les téléviseurs, l’optique ou les surgelés, il suffit de constater les préférences des consommateurs mauriciens pour évaluer la part de l’innovation dans la chaîne de valeur de tout produit recherché. Ce qui est vrai pour ce que nous importons et consommons s’applique également à ce que nous produisons et tentons d’exporter.

Faire autrement

Les récentes Success Stories globales furent tributaires d’une capacité de faire les choses différemment. Au fait, cela est l’essence même de l’innovation : être capable de répondre à des besoins d’une manière inédite, telle que cela n’avait jamais été fait. Outre de répondre plus intelligemment que jamais auparavant à une attente existante, innover c’est aussi être capable de créer le besoin d’un produit ou d’un service là où cette demande n’existait pas. C’est avec de telles ambitions – mais également une telle exigence – qu’il nous faut appréhender à neuf l’économie mauricienne, non pas pour nous lamenter sur nos avantages perdus mais pour nous donner les moyens de mieux comprendre les besoins nouveaux, souvent plus sophistiqués, du marché.

Aucun des novateurs ayant réussi au niveau mondial n’a dû le faire en se battant aussi contre un système régulatoire inutilement contraignant. Ces entrepreneurs ont pu faire des choses inédites, audacieuses et créatives entre autres parce qu’ils opéraient dans un environnement où les contrôles inhibants étaient inexistants, ou presque. À Maurice, le dispositif réglementaire en est arrivé, dans de nombreux secteurs, à être obsolète et fastidieux. C’est cette complexité toutefois qui justifie le maintien et la rémunération du cadre administratif qui le perpétue,  qui s’en nourrit et qui la nourrit. Cela a souvent freiné l’initiative de ceux qui pensent différemment. Cela a privé le pays d’avancées créatives et innovantes, faisant obstacle à des investissements dans des secteurs essentiels. Au final, nous n’arrivons pas à attirer chez nous des entreprises de pointe. Nous passons à côté de projets impliquant des millions de dollars, des milliards de roupies.

On impute au président du conseil français Georges Clémenceau l’observation suivante : «La guerre ! C’est une chose trop grave pour la confier à des militaires.» A-t-on atteint le point où l’on devrait commencer à se demander si l’économie n’est pas une chose trop complexe pour être laissée aux économistes ? Du moins, laissée exclusivement à ces derniers. Alors que c’est la recherche en biologie, en physique et en chimie qui a fait entrevoir les applications industrielles et commerciales des nanotechnologies. Ce sont, en contrepartie, des enjeux industriels et commerciaux qui poussent au développement de l’Internet des objets et à l’interconnexion des machines, cela fournissant la masse de données contribuant à alimenter le Big Data. L’analyse de ce dernier, quant à elle, n’est pas loin d’instituer une nouvelle méthodologie en étude des groupes sociaux, offrant une capacité inédite de prévision des tendances et des comportements.

Au sein des économies à base d’innovations du XXIe siècle, la gestion de volumes massifs de données constituera un des plus puissants moteurs de croissance et de changement. La capacité suggérée plus haut d’analyser en temps réel des flots constants d’informations est en voie de créer de nouveaux modèles économiques. Qu’elle le sache ou non, qu’elle soit ou non reliée à l’Internet, quoi que fasse une personne, cela laisse une trace numérique récupérée quelque part à des fins d’analyse. Des sources de données en temps réel et à échelle massive – telles que Google Trends – sont utilisées par certains pays pour suivre et prévoir l’activité macroéconomique.

Économistes, statisticiens et informaticiens relèvent aujourd’hui des données accroissant la perspicacité et validant en temps réel les décisions. L’intégration du Big Data à la prévision macroéconomique institue un nouveau champ de recherches économiques, cela consolidant les capacités d’analyse et facilitant la conception de facteurs de croissance. La taille pouvant à l’occasion être un atout, une petite juridiction comme Maurice est susceptible de prendre plus aisément avantage de technologies comme l’apprentissage machine ou l’intelligence artificielle que ne le pourraient de plus grandes nations.

Toutes ces nouveautés – et de même celles qui soutiennent les entreprises Fintech, dont la devise virtuelle bitcoin et la sécurisation mutualisée Blockchain – ont surgi alors qu’on ne les attendait pas, prenant par surprise les secteurs concernés. Cela a contraint les gouvernements de par le monde à s’engager activement en vue de créer l’environnement approprié. Au moyen de définitions de politiques et de plaidoyers pour les faire adopter, il s’agissait de mobiliser en temps opportun le potentiel de croissance de ces démarches innovantes. Voilà déjà un certain temps que nous nous sommes fixé comme objectif d’être une économie à revenus élevés et des investissements comme ceux suggérés plus haut sont devenus incontournables pour compenser l’érosion de nos préférences, résoudre notre problème de chômage et nous diriger effectivement vers des revenus plus élevés.

Recherche & Développement

Admettons qu’il serait aisément possible de constituer, au sein de l’EDB, une cellule pluridisciplinaire de Recherche & Développement (R&D) très pointue. Même si ses membres repéraient effectivement les idées, algorithmes, découvertes et technologies qui transformeront la deuxième moitié du XXIe siècle, cela serait loin d’être suffisant pour faire de Maurice un leader en économie innovante. Car nous n’avons peut-être pas encore la masse critique requise en matière de culture de l’innovation. Un déficit pour lequel nous sommes obligés de nous tourner vers notre système d’éducation. C’est très largement dans nos salles de classe, moyennant une pédagogie de la curiosité, du questionnement et du débat que nous assurerons la croissance en 2030, une croissance pérenne et soutenable. Outre de prendre en charge les missions et attributions des organismes qu’il absorbe, le Bureau de développement économique sera en mesure de mettre en oeuvre des initiatives inédites et innovantes. En effet, la législation instituant le Bureau lui accorde le pouvoir de «do such things as are incidental or conducive to the attainment of any of its objects under this Act», ce qui laisse amplement d’espace à un conseil d’administration et à un Chief Executive Officer imaginatifs et novateurs.

Avant son absorption par l’EDB, le BoI avait facilité l’adoption de Regulatory Sandbox Licences, soit l’adoption de normes ad hoc pour l’encadrement d’une activité encore inédite – ou non régulée par acte législatif. Annoncée dans le Budget 2016-17, cette possibilité de régulation supplétive permet à la juridiction mauricienne de disposer de plus de souplesse, notamment pour faciliter des activités innovantes qui, par définition, ne disposent pas de tradition régulatoire. Il s’agit de faire suffisamment confiance aux start-up, d’observer leurs activités et, finalement, d’adopter les normes qui s’imposent.

Le 27 mai 2017, le conseil d’administration du BoI a approuvé l’émission de la première Sandbox Licence, dans le secteur du crowdlending. À l’avenir, avec des moyens et une latitude plus étendus que ceux des BoI, EM et FSPA, c’est dans ce même esprit de facilitation innovante qu’agira l’EDB. À l’image des Sandbox Licences, d’autres mécanismes souples et adaptables seront requis pour valider l’ambition mauricienne de prendre une part du marché des industries du futur.

L’économie mauricienne attend aujourd’hui une convergence de ses institutions afin d’assurer une mise en œuvre prompte des mesures budgétaires et de concrétiser les initiatives pertinentes, publiques ou privées. La création de l’EDB par le gouvernement est loin d’être qu’une fusion de corps déjà opérationnels, un exercice de rebranding ou la réunion sous un seul toit de divers services. Le nouvel organisme a pour mission d’appréhender les enjeux économiques dans leur globalité, avec un nouveau mandat consistant à développer une réflexion stratégique et suivre sa mise en oeuvre. Pour faciliter l’innovation, il faut au pays, en s’éloignant de l’attentisme, une institution forte et dynamique, cernant l’ensemble de l’écosystème national, ses forces et faiblesses, les tendances internationales, les menaces et opportunités. Cela doit permettre aux décideurs économiques d’agir de manière proactive, avec célérité mais avec méthode.

Comptant un personnel qualifié, des professionnels expérimentés et motivés, soucieux de la prospérité à long terme de Maurice, l’EDB sera le poste de pilotage d’une économie à la recherche de nouveauté, d’innovation et de sauts qualitatifs. À mesure, par ailleurs, que les économies se complexifient et deviennent sophistiquées, la démarcation entre secteurs devient de plus en plus fine. La nécessité de favoriser une synergie des efforts et de saisir les opportunités transsectorielles n’en est que plus accrue.

Quatrième révolution

Selon le Forum économique mondial, le monde vit actuellement une quatrième révolution économique, soutenue par l’innovation. Ces nouveautés provoquant de réelles ruptures des modèles de productivité et de rentabilité vont continuer, dans les années à venir, à déconstruire les fondements des industries traditionnelles. Les pouvoirs publics comme le privé doivent reconnaître cela et être assez souples pour s’adapter lors des vagues de changement. L’EDB aura aussi pour mission de préparer ses partenaires à ces mutations, notamment en se tenant au fait des initiatives les plus à la pointe en matière d’innovation et de créativité. Il devra aussi veiller à ce que les divers métiers du monde économique ne soient pas isolés dans des silos.

Si l’EDB bénéficiera d’une large gamme de spécialisations, dont la planification économique, la promotion des investissements et des échanges commerciaux, le marketing, il devra, à son tour, engager ces diverses démarches à constituer un système cohérent d’innovation. Il s’agira de prendre avantage des liens établis et des relations d’affaires et de confiance entre investisseurs, entreprises, universités et centres de recherche ainsi qu’organisations gouvernementales.

L’EDB disposera des habilitations requises et des ressources pour conduire des recherches, pour analyser l’environnement économique national et global, de même que les tendances sociales et technologiques. Cela lui permettra de concevoir des stratégies et d’alerter les parties prenantes par rapport aux grands enjeux. Des questions comme le Brexit, la Goods & Services Tax indienne ou le Multilateral Instrument de l’OCDE seront étudiées de manière proactive et en anticipation. À bien des égards, l’EDB sera l’agence centrale en matière de coordination de la planification du développement.

La loi a été adoptée. Il reste à constituer un conseil d’administration disposant de la palette de compétences requises pour honorer la multitude de missions du Bureau. Il faudra aussi doter ce dernier d’un Chief Executive Officer à la hauteur des responsabilités que décrit la législation. La volonté politique ne s’est pas démentie depuis l’annonce du projet, sa rapidité de mise en oeuvre le prouvant parfaitement. On n’attend plus que la nouveauté, l’audit fréquent des méthodes et l’inédit remplaçant l’obsolète, le dépassé et le poussiéreux. Ce qui ne serait pas la moindre des innovations.

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