Al-Jazeera et Lam Shang Leen : la transparence en question

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Jusqu’où peut-on pousser la liberté d’expression ? La diplomatie ou la politique interne peuvent-elles être des limites de celle-ci ?

Deux actualités relancent, cette semaine, ce débat crucial. D’abord, la fermeture réclamée de la chaîne d’informations Al-Jazeera, au Qatar. Ensuite, chez nous, avec la commission d’enquête sur la drogue, dont les travaux, en public, provoquent l’ire de plus d’un avocat.

C’est une question démocratique importante : pourquoi l’Arabie Saoudite et ses alliés de la région veulent-ils, entre autres demandes anti-démocratiques, réduire au silence Al-Jazeera ? Cette chaîne d’informations n’a eu de cesse d’appeler à une meilleure gouvernance des pays du Golfe et autres monarchies, de mettre à jour la corruption qui les gangrenait faute, précisément, de transparence. Cette démarche liberticide s’inscrit-elle, toutes proportions gardées, dans une mouvance similaire au grotesque communiqué de Showkutally Soodhun ?

Lancée en novembre 1996, Al-Jazeera s’impose aujourd’hui comme la première chaîne arabe qui dissémine, en continu, des informations libres, sauf peut-être sur le Qatar qui la finance à grands frais. Elle est vite devenue une référence mondiale dans le paysage médiatique en raison de ses perspectives uniques. Par exemple, lors de la guerre en Irak, Al-Jazeera a diffusé des messages transmis par Al Qaïda. Du coup, la chaîne est devenue suspecte aux yeux de Washington, DC, qui l’avait accusée d’être le porteparole des extrémistes. En 2006, c’est le tournant. Al-Jazeera commence à émettre en anglais et rivalise sur le terrain avec CNN et la BBC. C’est un enrichissement démocratique certain. Mais les objectifs d’audience et d’influence seront vraiment atteints à partir de 2011, lors du printemps arabe. Les révoltes en Tunisie et en Égypte ont mis en exergue le rôle central joué par Al-Jazeera, qui aura été le seul média indépendant à avoir pu couvrir les événements pour une audience mondiale. Ce qui a poussé les pays voisins du Qatar, des monarchies qui craignaient l’effet contagion du printemps arabe, à questionner l’éventuel rôle politique du premier média arabe. Dont la notoriété avait dépassé de loin celle de son pays hôte.

Devenue depuis une référence, d’où le surnom de BBC du Moyen-Orient, Al-Jazeera est aujourd’hui soutenue par des centaines d’organisations de défense des droits humains et de la presse, qui ne veulent pas la voir disparaître. La chaîne qatarie riposte face à ses censeurs saoudiens, égyptiens, et autres : «Nous, membres de la chaîne, pensons que tout appel à la fermeture d’Al-Jazeera n’est qu’une tentative de faire taire la liberté d’expression dans la région et de supprimer le droit à l’information.» Outre la fermeture d’Al-Jazeera, le Qatar, menacé d’isolement, est intimé de rompre ses liens supposés avec des groupes extrémistes, dont les Frères musulmans, le groupe État islamique, Al-Qaïda et le mouvement libanais Hezbollah, soutenu par l’Iran.

«Dans les pays où il n’existe pas de culture de transparence, l’obtention d’informations est très difficile. Et Al-Jazeera est l’unique média à avoir pu couvrir chacun des grands événements de ces dix dernières années, en obtenant à chaque fois des images exclusives – de la diffusion de la première vidéo de Ben Laden à la diffusion des images de la place Tahrir en pleine révolution», font ressortir les défenseurs d’Al-Jazeera.

La présence d’Al-Jazeera est donc importante car elle a permis de démocratiser le champ médiatique du Moyen-Orient en misant sur un traitement transnational de l’information.

Certes, Al-Jazeera, comme tout autre média, impose sa grille de lecture, ses valeurs et sa ligne éditoriale. Selon le journaliste-chercheur Mathieu Joselzon, «c’est dans l’intérêt de tous que d’autres chaînes d’informations (occidentales mais surtout arabes) puissent se développer et atteindre le niveau de couverture médiatique d’Al-Jazeera, en poursuivant les mêmes objectifs que ceux qui ont permis la naissance de cette dernière : permettre une confrontation plus importante des opinions». C’est cela la démocratie : la pluralité de la presse, surtout lorsque celle-ci est libre, indépendante, créative et innovante.

Les États-Unis, où presque la totalité des lois qui définissent la liberté de la presse découlent du premier amendement à la Constitution, ne réclament pas la fermeture d’Al-Jazeera, contrairement à l’Arabie saoudite de Showkutally Soodhun. À la place, ils ont créé la chaîne arabe Al-Hurra, destinée à être une alternative à Al-Jazeera.

***

Dans le cas de la commission Lam Shang Leen, il devient de plus en plus clair que des hommes de loi vont essayer de nuire au bon déroulement des travaux – à la fois tant sur le terrain juridique que sur le plan politique. De par leurs déclarations, Mes Raouf Gulbul et Sanjeev Teeluckdharry viennent remettre en question les méthodes de la commission, en oubliant que celle-ci est une Special Commission of Enquiry, promise durant la campagne électorale et mise sur pied par l’ancien Premier ministre, sir Anerood Jugnauth, afin de venir à bout du fléau de la drogue. Ils s’en prennent aussi au juge Lam Shang Leen, qui n’a pas sa langue dans sa poche, mais qui connait la loi et ses «terms of reference» sur le bout des doigts…

Au lieu d’aider la commission sur la drogue, Mes Gulbul, Teeluckdharry et leur armada d’avocats, viennent «undermine» l’autorité de celle-ci.

Comme dans le cas d’Al-Jazeera, on tenterait de réduire au silence la liberté d’expression du juge, pourtant cruciale et, partant, remettre en question le principe de transparence lors des auditions. La raison pour laquelle il a été décidé, en juillet 2015, que «the hearing of the commission will be carried out in public» a toute sa raison d’être, surtout dans un pays où l’on tend à crier au complot.

Sur le plan politique, la pression sur le Premier ministre ira crescendo au fur et à mesure que les éléments incriminant Mes Gulbul et Teeluckdharry seront rendus publics. Surtout à l’heure où l’on parle de la moralisation des acteurs politiques ou de la réforme du système judiciaire. Au sein du MSM, la vieille garde rapprochée de SAJ ne comprend pas l’indécision de Pravind Jugnauth dans cette affaire. Qu’attend-il pour révoquer ceux qui envoient un mauvais signal et qui font douter de sa parole lorsqu’il a dit qu’il sera impitoyable comme son père face aux barons de la drogue et leurs acolytes ? D’autant que l’on évoque aussi la comparution prochaine de la PPS Roubina Jadoo-Jaunbocus

Soit le MSM se ressaisit et profite de la commission pour nettoyer là où il faut nettoyer. En d’autres mots, Pravind Jugnauth, pour des raisons politiciennes, freine la commission, ou la laisse travailler en lui rognant les ailes, et attend son rapport avant de le faire disparaître comme le rapport Parry sur les courses hippiquesSoit le PM laisse Lam Shang Leen travailler en lui réitérant son plein soutien, et en laissant le public juger en toute transparence…

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