Chagos : le vote français, la déportation d’enfants par la France… et l’affaire Tromelin

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Ville de St-Denis à La Réunion. De 1963 à 1982, environ 2 500 bébés et enfants «ont été volés aux familles réunionnaises et déportés en France car les Français de la campagne ne faisaient plus d’enfants», indique Danielle Selvon. © Beekash Roopun

Oui, «l’abstention de la France retient l’attention», comme le dit un titre de l’express du samedi 24 juin 2017, en page 8. Alors que le crime contre les Chagos, les Chagossiens et l’île Maurice avait lieu, en même temps, la France commettait un crime horrible qui a été reconnu par Paris. Mais mon analyse va plus loin car les coïncidences se suivent et se ressemblent. Alors que la France, «pays ami», s’est abstenue sur la motion présentée au nom de la République de Maurice par sir Anerood Jugnauth contre les violations de la loi internationale et des droits humains par l’Angleterre aux Chagos, parlons de l’histoire tout aussi tragique, dénoncée d’ailleurs par l’Assemblée nationale française, des 2 500 bébés et enfants «volés» aux familles pauvres réunionnaises et déportés en France pour servir comme quasi-esclaves dans les fermes françaises parce que les Français de la campagne ne faisaient plus d’enfants.

L’émission qu’on a vue dimanche sur les antennes de la chaîne 1 de La Réunion était choquante et bouleversante. Le 18 février 2014, l’Assemblée nationale française a adopté, à 125 voix contre 14, la résolution proposée par Ericka Bareigts (jeune députée socialiste de La Réunion), qui reconnaît la «responsabilité morale» de l’État français.

Aujourd’hui, je me demande si l’Assemblée nationale mauricienne ne devrait pas voter pour condamner la «responsabilité morale» des politiciens qui avaient, en 1965, accepté sans broncher le vol de notre archipel des Chagos. Au moins ça !

Repeupler les campagnes était le leitmotiv de celui que les médias français accusent d’être l’auteur de ce crime contre l’humanité, le député d’alors de La Réunion, Michel Debré. Un proche du tandem SSR-Gaëtan Duval et parrain de la coalition PTr-PMSD de 1969, tous farouchement opposés à la gauche à Maurice, menée par Paul Bérenger et ses compagnons, et à La Réunion, menée par Paul Vergès. J’ai vu ce dernier témoigner avec beaucoup d’émotion à l’époque où le scandale a éclaté au grand jour en France dans une bouleversante émission, dimanche, à la télévision réunionnaise.


Les déportés de Michel Debré


De 1963 à 1982, au moins 2 150 enfants réunionnais, «abandonnés ou non» et immatriculés de force par les autorités françaises à la Direction départementale des affaires sanitaires et sociales, furent déplacés par les autorités dans le but de repeupler les départements métropolitains victimes de l’exode rural comme la Creuse, le Tarn, le Gers, la Lozère, les Pyrénées-Orientales. Ce déplacement d’enfants fut organisé sous l’autorité de Michel Debré qui était, à cette époque, député de La Réunion dont on connaît le rôle dans la politique mauricienne. Cet épisode de l’histoire française, très connu à La Réunion, est communément appelé l’affaire des Enfants de la Creuse ou des Réunionnais de la Creuse.

La migration forcée d’enfants et de bébés réunionnais a été effectuée par le Bureau pour le développement des migrations dans les départements d’outre-mer (Bumidom) et le Comité national d’accueil et d’action pour les Réunionnais en Métropole. Selon l’émission de dimanche, les enfants furent nombreux à être littéralement kidnappés alors que dans de nombreux cas également, les parents furent trompés par Debré et des complices du gouvernement français qui leur firent croire que les enfants étaient emmenés en France pour aider leurs familles à sortir de la pauvreté et leur disaient que ces jeunes allaient faire des études qui leur ouvriraient un bel avenir. Tout cela n’était que mensonges et des familles furent déchirées pour toujours.

«Certains ont été adoptés, d’autres sont restés en foyer ou ont servi de main-d’oeuvre gratuite dans les fermes», les paysans à travers la Creuse les utilisant alors comme «bonnes à tout faire» ou «travailleurs sans salaire». L’historien Ivan Jablonka parle de cas de «mise en esclavage». La plupart de ces enfants «ont été marqués à vie» ; Le Monde rapportait l’année dernière les cas d’exploitation économique, les situations de maltraitance dans les familles adoptives (D. Perrin, Les enfants volés de La Réunion, M Le Magazine du Monde, 27 août 2016, p. 34).


Les parents ne reverront plus leurs enfants

Le résultat : ces bébés et ces enfants ne reverront jamais leurs parents. Le scandale fut dénoncé par le journal réunionnais Témoignages en 1968. Mais ce n’est qu’en l’an 2000 que les médias français s’en sont pris à ce «scandale d’État».

Dans le reportage de dimanche, on a pu voir que nombreux parmi ces déracinés se sont suicidés ou ont été internés dans des asiles psychiatriques. Aujourd’hui, on a donné aux survivants, devenus adultes, des psychologues car le traumatisme souffert, surtout en découvrant qu’ils ont encore des papas et des mamans et d’autres parents à La Réunion, leur cause d’incroyables souffrances. Le choc des révélations de leurs vraies origines a été immense.

L’État français fait face maintenant ou fera face encore à des procès pour déportation et autres actions illégales. Je crois que Maurice serait bien inspirée de soulever la question, ne serait-ce qu’au détour d’un discours sur les Chagos, le cas de ces enfants réunionnais dans la dénonciation des maux du colonialisme. Une commission nationale de recherche historique des Enfants de la Creuse a été créée par la ministre George Pau-Langevin. Cette commission exclut la possibilité de réparations financières ! Choquant.


L’occupation illégale de Tromelin


Pour terminer, rappelons que la France occupe illégalement l’île mauricienne de Tromelin. Les deux missions gouvernementales françaises qui débarquèrent le 23 novembre 1953 et le 30 avril pour y faire construire une station météorologique pour l’océan Indien, à la demande de l’Organisation météorologique mondiale, participèrent de plein gré à un reportage accordé officiellement au célèbre magazine français Tout Savoir dans son édition du mois d’août 1954, dont j’ai une copie intégrale.

Le capitaine Lombaert, de l’Armée de l’air et membre de la mission, dresse même pour cet article une carte détaillée de Tromelin, qui paraît dans l’article par les journalistes embarqués par la marine du gouvernement français. Et cet article (qui est une des pièces du dossier mauricien) dit clairement : «…Jouanny est le chef de la mission météorologique et ‘‘diplomatique’’ à Tromelin (puisque cette île est officiellement une possession britannique).»

Si Tromelin était britannique, elle faisait légalement partie de la colonie mauricienne comme le disent les documents officiels britanniques. Par exemple, ce document : «Dependencies of the Mauritius. Return of the Government of Mauritius laid before Parliament agreeable to an address to His Majesty’s by the House of Commons and printed by order of the House, 27th February 1827, op cit. Page 641.»

Une mission archéologique française a même ajouté de l’eau au moulin mauricien en découvrant, en 2010, les restes de ce qui furent un bâtiment mauricien (source : TAAF : la 3e mission archéologique du naufrage de «L’Utile» sur Tromelin en 1761, Lemonde.fr, 05 janvier 2011). Parmi les pièces du dossier officiel mauricien, figure la preuve que Maurice utilisait légalement Tromelin comme une dépendance en y exploitant le guano, qui a fait de son industrie sucrière une des premières au monde dans la première partie du XXe siècle.

Autant de preuves que nie aujourd’hui la France, qui nous a proposé une cogestion le 7 juin 2010, et qui, au début de cette année, a enlevé, pour la deuxième fois, de l’agenda de son Assemblée nationale ce projet de cogestion.

On voit là comment une puissance coloniale peut vautrer sur des contre-vérités comme dans l’affaire des enfants déportés de La Réunion. Ce n’est une question d’aimer ou de ne pas aimer la France ou le Kamchatka. On parle ici d’une pratique criminelle que fut et qu’est toujours le colonialisme.

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Maurice a remporté une première bataille avec le vote de la résolution sur les Chagos à l’Assemblée des Nations unies le jeudi 22 juin. Une résolution adoptée avec 94 voix en faveur de la résolution, 15 voix contre et 65 abstentions. Prochaine étape : la Cour internationale de justice…

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