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Vous êtes mariés depuis quinze ans, contre vents et marées. Cela se fête par les temps qui courent. Vous en avez marre de tout ce débat politique autour du Brexit qui soulève des passions qu’on croyait disparues. Vous avez envie de changer d’air, de quitter la grisaille et les brumes, pour une terre inconnue, ensoleillée, bénie des dieux en termes de décor. Entre une vingtaine de destinations qui vous tentent, votre conjoint et vous choisissez Maurice. On y parle anglais, tant bien que mal. Il n’y a pas de cellules terroristes actives.

Vous êtes de ceux qui pensent que le meurtre de Michaela Harte aurait pu se passer n’importe où dans le monde. Vous ne faites pas grand cas du système judiciaire àMaurice, jugé archaïque. Vous n’êtes pas influencés par les reportages de la BBC sur nos «shortcomings» en termes de «rule of law». Et puis vous n’allez pas vous prendre la tête avec tout cela, vous ne voyagez pas pour faire des affaires, vous êtes en vacances pour vous évader du quotidien. Theresa May peut faire sa campagne électorale, mais ce sera sans vous pour le moment…

Vous débarquez, après un long vol de nuit, à Plaisance (c’est plus facile à dire que Sir-Seewoosagur-Ramgoolam-airport). Une longue file vous attend à l’immigration dans un aéroport pourtant moderne, qui ressemble à un autre, en Chine. Mais le rythme indolent des officiers donne le signal des vacances et du tempo qui vous attend. Les taxis vous agressent gentiment dès vos premiers pas en dehors du hall d’arrivée. Une bouffée de chaleur vous donne le vertige même si on n’est plus en été. Chacun vous dit : «Welcome, come, come, good price !» Vous avez bien fait les choses, vous avez booké votre transfert – vous n’avez pas eu besoin de Dass Appadoo ou de Youshreen Choomka. Quelqu’un avec vos noms, imprimés sur une pancarte (Liz & Hugh Vaughan), vous attend avec un sourire trop grand, un peu comme s’ilavait gagné au Loto. Il connaît la musique des vacanciers et vous conduit, illico presto, à l’hôtel pour votre cocktail d’arrivée. Le chauffeur prend la nouvelle route Terre-Rouge–Verdun qui vous balade dans un décor enchanteur. Il n’y a pas de nid-de-poule, vous roulez sur duvelours. Par-delà le vert des montagnes, vous apercevez, entre les nuages, le bleu turquoise de la mer. Vous êtes enfin là, à une dizaine de milliers de kilomètres des clameurs britanniques. Vous écoutez d’une oreille distraite le chauffeur qui fait le marketing de l’île et de ses services. Il vous parle de Chamarel, du marché central, de Grand-Baie. Et pas forcément d’Elie and Sons, et des accidents de la route qui sont bien trop communs.

À l’hôtel, on vous donne la meilleure chambre avec la meilleure vue, et une charmante demoiselle vous fait visiter les lieux, vous indique les heures de repas, le meilleur moyen pour accéder la piscine. Vous voulez des excursions ? Il y a un desk pour cela. Une autre collègue va se charger de vous expliquer les différents «tours» qu’on peut organiser juste pour vous. Dans un taxi privé. Loin du tumulte des vans surchargés de touristes pressés de tout voir, tout photographier, tout facebooker. Vous tenez à votre intimité de couple. C’est normal vous célébrez votre anniversaire de mariage.

«Comment a-t-on fait pour rester aussi longtemps ensemble ?» Ce n’est pas l’heure des questions existentielles. «Let’s have fun, baby !»

Tous les jours, de nouvelles découvertes, de nouvelles rencontres. Vous aimez la gentillesse des gens, vous ne voyez pas la corruption qui occupe la Une des journaux. La pluie rafraîchissante ajoute au charme. Un beau jour de pluie, dans un taxi, sur cette belle route Terre-Rouge–Verdun, qui devient un piège par endroits, la voiture dans laquelle vous êtes bien calés, dérape tout simplement… tout se passe vite. Quelques tonneaux, comme dans un film. Et puis le black-out complet. Vous êtes les 52e et 53e victimes de la route, en 2017, à Maurice. Fin de voyage.

***

Des passants sous le parapluie regardent la scène. Il n’y a pas d’ambulance malgré les appels répétés. Tout le monde veut aider, mais personne ne sait quoi faire. Les policiers sont eux-mêmes paniqués devant cet amas de ferraille et tout ce sang. Les bons Samaritains essaient de transporter les corps eux-mêmes… Le chauffeur de taxi est traumatisé et répète à qui veut l’entendre qu’il ne roulait pas vite. La police et la presse se trompent de photos sur Facebook. Vous faites la Une, mais ce n’est pas vous. Vous retournez chez vous, mais vous n’êtes plus en vie. Cela fait quinze ans que vous êtes mariés. Et vous êtes inséparables… Toute la famille est là pour vous accueillir.

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