Les maîtresses et le pouvoir

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Dans la périphérie de l’histoire, la grande, celle que façonnent les hommes de pouvoir, gravitent ces personnages interlopes que sont les maîtresses. Leurs petites histoires ne manquent pas d’intérêt. Elles ont souvent une saveur profondément humaine. Le cheval de Troie ayant récemment servi de référence à la naïveté des gouvernants (l’express du 22 mars), demeurons une fois encore parmi les Grecs à l’analyse des faiblesses plus salaces. La fraîcheur des écrits d’Homère offre de fort agréables occasions de lecture. Il raconte qu’Achille, le plus valeureux des guerriers, est pris d’une grande colère et part bouder sous sa tente parce que le chef des Grecs, Agamemnon, lui a pris Briséis, la ravissante captive troyenne qu’il s’était choisie comme maîtresse.

Quelques siècles après la chute de Troie, Périclès s’éprend d’une immigrée. Il divorce, mais ne peut épouser Aspasia. Elle n’est pas athénienne. Elle partage pourtant activement ses responsabilités de chef d’État, le guide dans ses décisions, l’inspire, rédige même ses oraisons dont la plus célèbre d’après Thucydides est celle qu’il prononce sur les héros grecs morts pendant la guerre du Péloponnèse. Platon, Aristophane, Plutarque, Xénophon, bien d’autres, célèbrent la vivacité d’esprit, le dévouement de cette étrangère que Périclès, en dépit des usages en Attique, serrait ostensiblement dans ses bras.

Franchissons allègrement quelques centaines de siècles et quelques milliers de kilomètres pour retrouver en Asie Shahrigar, roi sassanide qui règne sur un vaste territoire entre la Mésopotamie, l’Indus et les confins de la Chine. Il fait décapiter ses épouses et les femmes de son harem, ses servantes et ses esclaves qui l’ont trompé, outragé. Une des plus épouvantables vengeances de macho jaloux et sadique ! 

Légitimités Tardives

Retour en Méditerranée. En manque de légitimité, certaines maîtresses exigent d’épouser leurs amants sur le tard, avant la mort ou le suicide. Cléopâtre en est une des plus célèbres. Elle séduit Jules César qui l’emmène en Italie où elle indispose le peuple, le Sénat, et surtout l’épouse Pompéia «celle qui doit demeurer au-dessus de tout soupçon». Revenue sur le Nil, elle s’éprend de Marc Antoine tombé en disgrâce de Rome. Ou est-ce plutôt Marc Antoine qui s’éprend de cette séduisante descendante de Ptolémée, général d’Alexandre le Grand et satrape en Égypte ? Devant l’avancée des troupes romaines venues l’arrêter sous le commandement d’Octavien, Marc Antoine se suicide après avoir épousé sa maîtresse. Cléopâtre en fait de même quand Octavien, qu’elle pense pouvoir séduire, déclare qu’il trouve son nez trop long. 

Il émane également une certaine grandeur rédemptrice d’une phrase du testament d’Adolphe Hitler quand, le 29 avril 1945, devant l’avancée des Soviets sur Berlin, il écrit, après avoir épousé sa fidèle maîtresse, Eva Braun, «c’est selon son propre désir qu’elle m’accompagne dans la mort». Quelques décennies avant ce tragique dénouement de la Seconde Guerre mondiale, Edouard VIII, follement épris de Wallis Simpson, renonce au trône, à l’Empire, aux Windsors, pour épouser sa maîtresse américaine pluridivorcée. Tout récemment encore Camilla Parker-Bowles finit par remplacer légitimement l’éblouissante Diana auprès d’un improbable Charles III. En France, la discrétion de Mme Pingeot et de François Mitterrand ne révèle l’existence d’une Mazarine que bien des années après sa naissance. Partout, depuis toujours, le sexe, l’amour, le désir, l’ambition accompagnent le pouvoir. 

Les Grandes Favorites

L’histoire de France offre une belle brochette de courtisanes, d’amantes, de concubines - Ô les subtiles nuances ! - bref des aventurières de tout poil ayant réussi à se hisser au pied du trône après s’être étirées dans les alcôves de Fontainebleau ou de Versailles. Pendant le règne d’Henri II, Catherine de Médicis, son épouse, prend ombrage de la présence de Diane de Poitiers à la cour. Diane est extraordinairement belle, intelligente, coquine au point que maints décrets royaux portent l’estampille «Henri/ Diane» et sont appliqués ayant force de loi. Catherine ne devient régente et véritable maître du royaume de France qu’à la mort d’Henri II et le bannissement de sa maîtresse.

À la lignée des Valois, à laquelle appartenait Henri II, succède celle des Bourbons. Élèver les nombreux bâtards qu’engendre Louis XIV permet à la veuve Scarron, née Françoise d’Aubigné, d’éveiller l’intérêt du Roi Soleil. Promue Marquise de Maintenon, elle est la toute puissante favorite du palais de Versailles ; la seule femme à pouvoir, en tête-à-tête avec le roi, ou devant ses ministres, discuter politique, art, littérature, économie, religion. Maîtresse, mais très catholique, elle finit par résoudre ce gênant paradoxe en obtenant que Louis l’épouse secrètement un soir. Morganatiquement toutefois. Subtil mélange de discrétion et du respect de la loi salique qui exclut les femmes de la couronne de France. 

Louis XV succède au Roi Soleil. Une Jeanne Antoinette Poisson, fille d’un banquier véreux, devient sa maîtresse. Elle accède au marquisat de Pompadour. Contrairement à la Maintenon, elle est «bedded but not wedded». Son biographe anglais a le sens de la formule ! Elle est spirituelle, élégante, imaginative. Finement diplomate avec ça. Elle est toujours respectueuse de la légitime épouse polonaise du roi, Marie Leszezynska. Elle ensoleille la cour, embrase la vie intellectuelle de Paris. Politiquement avisée, elle suggère la nomination des ministres – dont Choiseul, veille sur la rédaction des traités avec les autres États, dicte le choix des alliances internationales et matrimoniales. Elle fonde les fameux «salons» littéraires, s’entoure d’écrivains, de peintres, de sculpteurs, d’architectes. Le grincheux Voltaire l’admire sans réserve. Elle entreprend de grands travaux, construit des châteaux élégamment décorés, dicte la mode, impose un style de vie. Nous lui devons, entre autres réalisations, la Place de la Concorde, le Palais de l’Élysée, l’admirable porcelaine de Sèvres.

Impératrices Dominantes

L’histoire nous offre, en parallèle aux conquêtes féminines des rois, de malicieuses perspectives sur la vie des reines dominantes qui dirigent de vastes empires d’une poigne de fer et agrémentent d’amants les boudoirs de leurs palais. En voici deux célébrités.

Comme le veut la coutume, Hatshepsout, souveraine de la 18e dynastie pharaonienne, épouse son frère Thutmose II. Pratique courante des familles régnantes de cette époque afin d’éviter la dilution de leur patrimoine. Les restes de quelques hiéroglyphes sur un pan de mur funéraire indiqueraient que l’architecte Senenmout devient son amant. Il écrit ceci : «Je suis entré dans les mystères de la dame des deux royaumes.» Allusion à la haute Égypte et à ses basses terres. Il entreprend sous sa conduite d’immenses travaux dont les vestiges ont survécu. Ensemble, ils parviennent à consolider les frontières du pays assurant au peuple une longue et confortable prospérité dans la sécurité.

Un aussi long règne et les moeurs des cours d’Europe au XVIIIe siècle permettent à la Grande Catherine d’afficher une brillante carrière sur le trône des tzars et une abondante cueillette d’amants. Deux se distinguent : Gregory Orlov et le célèbre Potemkin. Elle leur doit ses victoires sur les ennemis de son royaume, l’agrandissement du territoire national, la splendeur de sa cour où converge à Saint-Pétersbourg ou à Moscou toute l’intelligentsia européenne.

Soulignons en passant que, bien qu’elle soit aussi puissante et courtisée que les monarques du XVIe siècle, Elizabeth I mérite, paraît-il, son titre de Virgin Queen. Les outrances d’Henri VIII, son père, l’auront probablement asexuée. En revanche, elle prend un malin plaisir à titiller la convoitise de nombreux prétendants de haut lignage. Au moment où ils pensent tenir leur proie, elle déclare qu’elle est déjà mariée. À l’Angleterre. Elle ne peut évidemment pas commettre un adultère...

Au même registre des moeurs des gouvernantes, la vénérée présidente de la Corée du Sud perd, elle, toute sa popularité et doit démissionner pour avoir, entre autres indélicatesses, favorisé outrancièrement les intérêts suspects d’une amie très particulière. L’histoire ne fait que très rarement mention de l’homosexualité ou du lesbianisme des chefs d’État. En France, certains rois de la dynastie des Valois se sont entourés de «mignons» pavanant autour du trône au grand dam du peuple. Cela dit, il convient de préciser qu’il n’est pas encore prouvé que la dame de Corée ait d’autres inclinaisons que l’astrologie et une dévorante cupidité.

Presse Et Poissonnades

Un homme de pouvoir, hier, est empereur, maharajah (Inde), seigneur de guerre (Chine). Il peut afficher sans vergogne un tableau de chasse bien garni. La complaisance de son entourage flatte sa vanité phallocratique. Son peuple parfois s’indigne. Quand il a faim. Autrement, il se tait ou, poussé à bout, il se révolte. Seuls les intellectuels s’insurgent, à défaut d’une presse populaire professionnellement organisée. Saint-Simon, le Duc de Richelieu, Voltaire, Mme de Sévigné, de nombreux pamphlétaires anonymes placardent de violentes diatribes les murs de Paris ou de la ville de Versailles. La toute puissante Madame de Pompadour, née Poisson, n’est guère épargnée par ces multiples «poissonnades».

Les maîtresses, qu’elles soient de France ou d’ailleurs, sont dépensières, génialement parfois comme la Pompadour, mais toujours appliquées à bien étoffer leurs bas de laine. Elles ne cessent de promouvoir leurs proches dans les arcanes du gouvernement, qu’ils soient qualifiés ou pas. L’argent demeure l’instrument et le but de leurs manigances. Le pouvoir des hommes et la cupidité de leurs amantes, depuis la nuit des temps, se confondent ainsi avec la haute finance.

Aujourd’hui

Aujourd’hui un homme de pouvoir est ministre, banquier, chef d’entreprise. La démocratie a beaucoup réduit l’étendue des omnipotences. La pudibonderie ambiante, confortée par la peur de coûteux procès en diffamation, les affuble «d’amies», de «compagnes», comme s’il faut soi-même se glisser sous la couette et photographier ce qui s’y passe pour être permis de révéler une évidence. Il est rare qu’une favorite fasse sauter une banque ou ruine une société cotée ou pas en Bourse. Au pire, ce sont les actionnaires qui casquent. Dans le cas d’un ministre libertin dont la concubine abuse de ses charmes pour grappiller prébendes et privilèges, c’est la méritocratie qui est bafouée, le contribuable perdant, le peuple méprisé, la démocratie souillée.

Nos nouvelles parvenues sexuelles – en grec ancien des «hetaerae» de luxe (ou hétaïres) – ne construisent pas de châteaux ni ne fondent des manufactures de fine porcelaine. Elles ne s’entourent pas de philosophes ou d’artistes. Mozart les indiffère. La «salsa » les enchante. Un alléchant entregent mâtiné de savantes sournoiseries permet à des poissonnières ou à des maraîchères de quatre sous de se glisser entre les draps ministériels et de brasser des millions en quelques mois. Quand le vent tourne et que menace la tempête, elles font comme la Du Barry, cette autre excessive maîtresse royale qui s’enfuit à Londres au début des événements de 1789 : elles s’envolent vers une quelconque cité, convoquent la presse et narguent leurs détracteurs. In fine et pour mémoire : Les révolutionnaires rattrapent la Du Barry en 1793. Ils la guillotinent.

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