«Démocratie parfaite», vous dites ?!!

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Ainsi donc les États-Unis, la France et l’Inde seraient des «flawed democracies», alors que Maurice est reconnue comme l’une des 19 «full democracies» du monde entier !!!

Ce classement, du prétendument sérieux TEIUDI (The Economist Intelligence Unit Democracy Index 2016), ne peut qu’interpeller tous ceux qui sont au fait des actualités mauriciennes, et de l’envers du décor. Surtout dans le sillage de la passation de pouvoir entre sir Anerood Jugnauth et son fils et son lot de chamboulements y relatifs.

Sérieusement, pensez-vous que, quels que soient les critères retenus par le centre de recherches de The Economist Intelligence Unit, Maurice puisse prétendre au titre ronflant de «démocratie parfaite» ? Nous pouvons être d’accord que tout est relatif, que nous ne sommes pas (encore ?) un régime autoritaire comme la Corée du Nord, le Tchad, la Syrie ou l’Arabie saoudite, mais de là à parler de «démocratie parfaite»… ce serait imiter tous ces béni-oui-oui, dépourvus d’esprit critique, qui applaudissent, à tout rompre, l’accession (peut-être pas forcément illégale ou anticonstitutionnelle, mais certainement antidémocratique) de Pravind Jugnauth au poste de Premier ministre.

L’indice en question se fonde sur cinq catégories. 1) «Electoral process and pluralism» – est-ce parce que depuis 1982 nous avons des élections tous les cinq ans que nous serions parfaits ? Et quid du système qui attend d’être réformé depuis des lustres ? Et ces sempiternels patronymes ou dynasties qui ont leurs places réservées au sein des partis ou dans des circonscriptions spécifiques, taillées sur mesure ? 2) «Civil liberties» – est-ce parce que la police autorise des marches pacifiques de l’opposition que nous sommes irréprochables ? Qu’en est-il de l’arrestation musclée par la police de nos amis les rastas ? Ou encore les tentatives d’intimidation de nos politiciens (du pouvoir comme de l’opposition) vis-à-vis de la presse libre et indépendante ? Ou encore l’absence de femmes au cabinet ou d’une Freedom of Information Act, ou de transparence dans le financement des partis politiques… 3) «The functioning of government» : relisons tous les abus du système qui reviennent chaque année dans les rapports de l’Audit ou demandons aux fonctionnaires qui sont transférés à chaque changement de régime ou de ministres leur avis… 4) «Political participation» : les 37 % d’indécis ne seront sûrement pas d’accord, de même que les fonctionnaires qui n’ont pas le droit de parler à la presse ou de participer aux manifestations antigouvernementales 5) «Political culture» : sur le papier, nous sommes une démocratie, mais dans la réalité la culture qui se développe à Maurice est la suivante : restez discrets, postez des commentaires sous le couvert des pseudonymes (profitez-en pour jeter de la boue !) ou soyez persécutés comme les Hassenjee Ruhomally ou Ish Sookun… Autre culture tenace : le noubanisme couplé au roderboutisme ! De Joe Lesjongard au pandit Sungkur…

Comme dans le cas de l’indice africain Mo Ibrahim (où nous caracolons en tête depuis dix ans), nous insisterons sur le fait que la «bonne gouvernance» (notion subjective à souhait) doit avant tout se fonder sur une réflexion philosophique préalable, faute de quoi les indices vont rester irréalistes. Ces indices comparent des pays qui n’ont pas les mêmes ressources, les mêmes systèmes politiques ou électoraux, quand ils ne mélangent pas des données de liberté de la presse, de santé publique, d’éducation, de rapports économiques, de droits, de culture… Bref, de véritables fourre-tout !

Selon Joseph Stiglitz, qui a souvent critiqué ce type d’indices, cette manière de réduire, sans l’expliciter, la complexité de la notion de valeur à des indicateurs quantitatifs de performance ne peut pas s’appliquer à l’Afrique, car elle procède d’une sorte de mondialisation dans la manière de penser le monde. Or, l’Afrique, en raison des cicatrices historiques, dont la colonisation, a une autre temporalité. C’est pour cela que nous refusons de croire que nous sommes une «démocratie parfaite».

À nos yeux de journaliste mauricien, on estime être loin d’être parfait – et on a, quasiment 50 ans après notre indépendance, encore un (très) long chemin à faire. On pourrait, peut-être, commencer par voter – au lieu du Prosecution Commission Bill – le tant promis Freedom of Information Bill et libéraliser les ondes télé…

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