La culture: «Bé… ki été sa?»

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«Chaque forme d’art, de rituel, de tradition a sa légitimité là où les comportements humains fusionnent et s’entrechoquent.» 

Les anthropologues, experts en études de l’Homme, ont mis plus d’un siècle pour établir une liste glorieuse de 164 définitions du terme «culture». À Maurice, alors, qu’est-ce la culture ? À qui le rôle de la préserver et de la promouvoir ?

La culture et ses couches

C’est une erreur de comprendre la culture comme un concept homogène, semblable à un gâteau napolitaine. La vérité, c’est que la culture consiste en plusieurs couches, plutôt comme un gâteau mille-feuille. Certaines couches sont invisibles. Elles sont souvent celles qui sont les plus importantes car elles dissimulent des comportements évidents qui relèvent du reflex ou du «bon sens» de toute une population. Les couches visibles, elles, illustrent des artefacts (objets, patrimoine etc.) ou des créations (arts, musique, technologies, etc.).

L’art et la culture

Beaucoup de villes du monde se proclament «ville de la culture». Il est indéniable que ces villes investissent dans l’art. Mais investir dans l’art, est-ce la même chose qu’investir dans la culture ? Évidemment, l’art est une manière, mais pas l’unique, d’exprimer la culture. La culture englobe tous les aspects du comportement humain. Elle reflète la manière dont nous modifions et nous nous intégrons dans l’écosystème qui nous entoure (processus qui peut être visible ou invisible). L’art, lui, aussi étendu, créatif et diversifié qu’il puisse être, ne comporte qu’une partie de ce qui nous rend humain.

Investir dans l’art est une étape cruciale de notre évolution car il permet à l’avancement de l’humanité tout en résolvant des problèmes sociétaux. Mais confondre, ou encore pire, substituer l’art à la culture, peut donner lieu à des amalgames – théoriques et pratiques – qui sont inexacts et confus. Donc, promouvoir la culture inclut, mais ne se limite pas, à la valorisation des musées, des sites patrimoniaux, des expositions, ou encore des festivals. Plutôt, il s’agit de comprendre et de chérir la relation que l’Homme porte, au quotidien, avec ces lieux, ces objets et ces événements particuliers.

Qui doit faire quoi ?

Alors, comment promouvoir l’art et la culture à Maurice ? À qui de le faire et comment ? Malheureusement, il n’y a pas de guide ou de loi hégémonique sur comment promouvoir toutes les facettes culturelles d’un pays d’une manière efficace et égale par différents décideurs ou parties prenantes. Il faut, entre autres, considérer le rôle du ministère des Arts et de la culture, des institutions privées, des experts en patri- moine, des écoles et des universités, et encore, celui des individus passionnés. Ceci demande un travail de collaboration et d’interdisciplinarité complexe. Dans le cas où la stratégie de répartition de rôles est inefficace, des phrases telles que «le gouvernement n’investit pas assez dans la culture» ou «la culture ne doit pas être privatisée» ou encore «la culture, ce n’est pas juste les fêtes religieuses» peuvent surgir. Mais qu’est-ce donc «cette» culture dont tous s’arrachent ?

À force de parler de la culture comme une «chose», et non un «processus», nous acquérons un symptôme maladif de devoir tout représenter sous prétexte de faire partie d’une unique culture commune. Cette culture unique serait, en théorie, comprise de la même manière par toutes les parties prenantes, ce qui faciliterait une répartition de rôles. Mais, en pratique et dans le discours populaire, la notion de culture est infusée de réalités historiques, ethniques et religieuses qui marquent nos identités métissées.

Une chose est certaine, la culture n’est pas un objet qui se divise et se répartit théoriquement entre les hommes. Si l’on proclame une guerre pour préserver une culture, on accorde de facto qu’il existe une hiérarchie entre les cultures existantes, qu’il en existe des «mieux» ou des «moins biens». Or, une personne, une population, une ville, ou un pays n’est jamais vraiment défini par une seule culture, mais par l’assemblage dynamique de différentes cultures. D’autant plus que ces cultures ne sont jamais distribuées d’une manière uniforme entre les membres d’un même groupe. Peut- être que cette compréhension pourrait donner lieu à une stratégie plus efficace de collaboration adaptée à notre contexte mauricien.

Les diffusions culturelles et l’équité sociale

La culture n’est pas un champ de bataille. Lorsque deux cultures entrent en collision (phénomène quasi permanent), l’une n’accepte pas l’autre sans discernement. Si ceci était le cas, les vastes différences culturelles que nous connaissons aujourd’hui auraient disparu depuis longtemps. Au contraire, la diffusion culturelle est un processus de sélection strict et un phénomène à deux voies. Les cultures exposées absorbent plus souvent ce qui est facilement compris, compatible et utile l’une à l’autre. D’ailleurs, il est presque impossible qu’un élément transmis d’une culture à une autre garde exactement son état originel. Au contraire, chaque élément est testé empiriquement et réinterprété selon la configuration du nouvel environnement et des populations en question.

De plus, par définition, une culture est reconnue comme telle lorsqu’elle se partage entre deux individus ou plus. C’est pour cela qu’il est dangereux de proclamer que la culture est un outil d’équité sociale sous prétexte qu’elle doit être accessible à tous. La culture n’est pas une commodité que l’on distribue et qui devient indisponible lorsqu’un événement s’achève. Chaque forme d’art, chaque événement, chaque rituel, chaque tradition, chaque patrimoine, qu’il soit matériel ou immatériel, a sa légitimité sur une plateforme où les comportements humains fusionnent, s’éclatent et s’entrechoquent.

Oui je la trouve monotone, «cette» culture mauricienne dont tout le monde parle et qui émerge soudain comme un outil financier et économique, doté d’altruisme. Elle affiche une palette de senteurs mais l’originalité du discours a disparu. Dans un monde globalisé, cosmopolite et divers, le mélange est une évidence. Sur l’île, on apprécie un canevas coloré, mais celui-ci est vierge de tous les paradoxes et contradictions qui rythment notre quotidien et qui permettent les plus précieux compromis.

La beauté dans l’étude des cultures n’est pas de les uniformiser et de les regrouper sous un dénominateur commun. Les experts dans d’autres branches peuvent s’en charger, s’ils pensent que cela servirait leurs intentions. Plutôt, il s’agit de relativiser les cultures tout en leur accordant une valeur franche. C’est une belle opportunité pour dévoiler comment elles s’entrelacent et s’inspirent les unes les autres, plutôt que d’essayer de leur coller une définition immuable.

Oui, je les vis au quotidien, «ces» cultures mauriciennes, des fois avec difficulté, mais surtout avec fascination et fierté. Je prône une honnêteté culturelle transparente, celle qui illumine la pluralité des expériences humaines et qui porte une subjectivité puissante. Elle relève du vécu de tout un chacun ; du peuple, des décideurs politiques, des promoteurs d’industries créatives, des activistes sociaux, des protecteurs du patrimoine et des académiciens. L’Humain est complexe, les cultures le sont aussi. Alors, accordons leur un peu plus de valeur que le temps d’un «jalsa».

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