Manière de voir: Cocktail explosif

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Des graffitis avaient été peints sur l’ambassade de France en mai.

La démarche du gouvernement d’amender le Prevention of Terrorism Act est suspecte. Elle cache de sombres desseins. Le pouvoir se prépare-t-il à réprimer de façon musclée toute contestation populaire de sa façon de diriger le pays ?

Les amendements apportés au Prevention of Terrorism Act (PoTA) n’augurent rien de bon pour la santé démocratique de la société mauricienne. Maurice n’a jamais fait l’objet d’une attaque terroriste comme on en témoigne ailleurs. Cela n’exclut pas, toutefois, la possibilité d’une attaque violente contre des personnalités ou des biens à Maurice. L’actuel Premier ministre lui-même a fait l’objet de deux attentats dans le passé. C’était à une époque où la protection des VIP se faisait de façon amateur à Maurice. En 2016 même, nous avons connu un attentat «terroriste» dans les limites du savoir-faire mauricien quand des gens ont peint des graffitis sur l’ambassade de France et tiré quelques coups de feu sur un hôtel avoisinant.

Sinon, rien de marquant ne s’est produit pour pouvoir justifier la dé- cision du gouvernement d’amender le PoTA, une loi qui fut votée par un gouvernement Jugnauth dans le sillage de l’attentat de New York en 2001. La démarche du présent gouvernement Jugnauth est donc suspecte.

Après l’amendement du PoTA, ce qui change par rapport à 2001, c’est la mise en place de nouvelles mesures facilitant des arrestations et des incarcérations arbitraires sur la base de soupçons aussi frivoles que le port d’un vêtement particulier. Cela, dans un contexte où des poursuites entamées par le pouvoir contre des opposants politiques sont abandonnées une fois portées devant les tribunaux car ses actes d’accusation ne peuvent être soutenus.

Nous nous voyons devant une situation où la police n’hésite aucunement à procéder à une arrestation même si les accusations ne sont pas fondées. Aucune cible n’a été jugée trop délicate pour une action policière. Il y a même eu une tentative de procéder à l’arrestation du Directeur des poursuites publiques (DPP) lui-même. Évidemment, on n’a pas fait de cadeaux aux adversaires politiques et aux filles de Dawood Rawat.

Trois éléments fort inquiétants entourent la décision du gouvernement d’amender le PoTA. Premier élément, c’est un gouvernement qui ne pense nullement aux conséquences légales quand il s’agit de cogner dur sur des adversaires.

Deuxième élément, la police se laisse facilement manipuler comme on l’a constaté dans le cas de la tentative d’arrêter le DPP. Qui va croire que la police régulière a pris la décision de son propre chef d’installer des instruments d’espionnage à l’auditorium de l’université de Maurice ? N’est-ce pas l’œuvre de policiers placés sous les directives de politiciens ?

Événements choquants Troisième élément : pouvons-nous placer la police parmi les institutions les plus compétentes et les plus intègres du pays ? Au contraire, on a assisté, depuis 2014, à une nette dégradation de l’image même de la police. Plusieurs incidents mettant en exergue un relâchement de la discipline et des normes de bonne gouvernance ont été rapportés. Des événements choquants impliquant des officiers de police se sont produits. Ainsi, un officier occupant des fonctions aussi stratégiques que celles de sergeant-at-arms s’est permis d’assister à l’anniversaire d’un présumé trafiquant de drogue. Cet officier côtoie les dirigeants et les dignitaires du pays de même que des visiteurs de marque. Un membre de l’unité d’élite de protection des VIP affecté à la résidence même du Premier ministre est arrêté avec de la drogue.

Ces trois éléments constituent un cocktail explosif.

L’amendement au PoTA pourrait cacher de sombres desseins. En effet, il est à craindre que le pouvoir ne se prépare à réprimer de façon musclée toute contestation populaire de sa façon de diriger le pays. On s’attend à une contestation grandissante si le Premier ministre cède son fauteuil à son fils. Bien qu’une telle transition soit parfaitement permise par notre Constitution, les Mauriciens y voient une façon de procéder éminemment non démocratique. Car dans nos traditions politiques, le passage ne se fait pas de papa à piti mais par le biais d’élections générales. En 2003, quand Paul Bérenger avait succédé à Anerood Jugnauth, ce fut loin d’être une intronisation papapiti mais une décision plébiscitée par les Mauriciens lors des élections générales de 2000.

Ceux qui ont pris la décision d’amender le PoTA et qui envisagent sans doute de mater avec vigueur toute montée en puissance des forces de l’opposition ont aussi pensé aux répercussions internationales de leurs actes.

Dans un monde interdépendant marqué par une influence grandissante des médias sociaux, tout acte répressif à Maurice est bien vite répercuté à l’étranger. D’ailleurs, sur les sites des médias sociaux mauriciens, on enregistre un grand nombre d’apports venus de l’étranger dont de la diaspora. Mais si le gouvernement met toutes ses actions arbitraires sur le compte de la répression contre le terrorisme, c’est un tout autre message qu’on envoie à l’étranger. Si le terrorisme a été malheureusement associé à un groupe en particulier, avec le gouvernement mauricien, sa définition reste très large et élastique. Ce n’est pas le jeune Ish Sookun qui dira le contraire après avoir subi le régime de terroriste.

Dans le contexte international actuel, le message terroriste pourrait bien servir la cause du pouvoir. Les États-Unis, première puissance économique et militaire du monde, seront dirigés à partir de janvier 2017 par Donald Trump, dont on connaît l’orientation antiterroriste. On doit s’attendre que le Département d’État américain, qui publie un rapport sur la bonne gouvernance, le respect des droits civiques et la liberté de culte à Maurice, repense son champ d’investigation et se focalise davantage sur la répression du terrorisme qu’est le fonds de commerce de Trump. À l’avenir, Maurice pourrait même faire l’objet d’appréciation dans les bulletins annuels du Département d’État suivant des arrestations dans le style Ish Sookun.

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