Terrorisme : le dialogue plus efficace que la répression

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«Nous voulons agir et prévenir des actes terroristes. Personne n’est immunisé face à ces atrocités. Les récents événements en France, en Belgique et ailleurs montrent que le terrorisme gagne du terrain.» La motivation du Premier ministre d’amender la Prévention of Terrorism Act (PoTA) est sans doute sincère, mais elle envoie un mauvais signal. Surtout en ce moment.

Vu le contexte local, qui diffère de celui de l’Europe, est-ce vraiment une priorité d’amender la PoTA et ainsi provoquer une véritable levée de boucliers de ceux qui redoutent, avec raison, l’instauration d’un État policier sous le couvert d’une lutte antiterroriste ?

Rendons-nous à l’évidence : même s’il y a des signes de radicalisation par rapport, entre autres, à ce qui se passe en Syrie, la menace terroriste ou sécuritaire à Maurice n’est pas en soi aussi inquiétante que le trafic de drogue ou le nombre de vols avec violence, par exemple. En revanche, nous avons récemment vu comment la police pouvait mal utiliser ou abuser des pouvoirs qui lui sont conférés (par la PoTA) contre notre collègue Ish Sookun, soupçonné, à un moment, par les Casernes centrales, d’être un… terroriste et détenu comme tel, sous une charge provisoire ridicule (qui a ensuite été rayée par la cour). Mais le mal avait déjà été fait lors de l’arrestation. Nous suivons aussi de près l’inquiétude grandissante émanant ces temps-ci du campus de Réduit et ailleurs sur l’installation de caméras de surveillance par la police à l’université – espace de liberté (de pensée) par essence.

Il y a aussi des dérives totalitaires de certains au pouvoir (dont des ministres) qui vont, avec un large sourire, porter plainte contre ceux qui osent les critiquer. Quand on pèse le pour et le contre, il devient alors difficile de soutenir les amendements au PoTA sans que cela n’éveille en nous un sentiment qu’il pourrait y avoir, derrière des discours de circonstance sur le terrorisme ou le radicalisme, d’autres intentions : des ambitions pouvoiristes ou arbitraires de la part d’un gouvernement qui sent glisser le terrain. Le fait que la police, dont l’indépendance n’existe que sur papier, se plie docilement devant l’hôtel du gouvernement pourrait conforter ce sentiment.

***

Partout dans le monde, les causes du terrorisme et du radicalisme s’avèrent extrêmement complexes. Elles présentent de multiples facettes et sont souvent entremêlées. Elles ne répondent pas à une simple catégorisation. Une loi dure comme la PoTA ne peut pas «mettre fin» au terrorisme et au radicalisme. Seules une vision à long terme et une stratégie à plusieurs volets peuvent efficacement renforcer les fondements institutionnels et lutter en faveur du développement, de la démocratie et de la sécurité intérieure – puissants antidotes contre la radicalisation.

Le gouvernement Lepep, au lieu de fuir devant des marchands ambulants qui se sentent exclus du système (comme on l’aura bien vu à Plaine-Verte), devrait se pencher, plutôt, sur d’éventuelles causes profondes de la radicalisation à Maurice en général et à Port-Louis en particulier. Le terme «radicalisation», relativement nouveau dans les discours politiques, renvoie à un ensemble de faits qualifiés d’«extrêmes» ou qui découlent d’une interprétation plus littérale des principes d’un système, qu’il soit politique, religieux ou économique. Selon The International Centre For The Study Of Radicalisation And PoliticalViolence, la radicalisation mène à «différents types d’activisme extrême, incluant le terrorisme».

Attention ! La «radicalisation» doit être conçue plutôt comme une question ou une problématique de recherche et non comme une réponse toute faite, qui emballerait plusieurs choses. Et il y a surtout des clichés à éviter : 1) toute opinion «radicale» n’est pas nécessairement nuisible ; «radicale» signifie seulement aller à la racine, remettre en cause l’ordre établi, s’opposer au discours majoritaire ; 2) toute opinion radicale n’est pas nécessairement religieuse ; 3) dans l’immense majorité, l’opinion radicale politique, idéologique ou religieuse ne mène pas à la violence.

Ainsi, il n’est pas judicieux de considérer le terrorisme comme presque exclusivement une «menace à la sécurité du pays» sans un regard critique sur les causes socioéconomiques et politiques. Les conditions propices à la radicalisation et au terrorisme n’apparaissent pas nécessairement dans un contexte de misère et de pauvreté (tous les pauvres ne sont pas terroristes ! Les chômeurs non plus !) mais plutôt quand convergent des tendances sociales, économiques et politiques négatives, comme l’exclusion du système d’un groupe d’individus, l’absence de perspectives. L’écrivain Ömer Taspinar rejette la théorie du contexte socio-économique pour mettre en avant le sentiment d’humiliation chez l’être.

Chez nous, au lieu d’importer les modèles d’ailleurs pour combattre le terrorisme, il nous faut surtout travailler sur le vivre-ensemble, le vrai. Interdire des signes religieux ne pourrait que frustrer encore plus. Il nous faut, à la place, insister pour que chacun d’entre nous ait un socle commun de connaissances sur les différentes religions et cultures afin d’éviter des préjugés grossiers et des actes – voulus ou pas – d’exclusion.

Pour cela, il nous faut repenser l’État, le système politique et nos institutions. Et, surtout, former la police au dialogue plutôt qu’à la répression. Et intégrer l’ensemble des Mauriciens dans le récit national, dans nos manifestations culturelles.

Penser les causes profondes, c’est tenter d’arrêter la dynamique de la radicalisation et créer un véritable ciment entre tous les Mauriciens, de tous les horizons et de tous les métiers : cela dépasse le cadre même de la radicalisation et du terrorisme.

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