La foule et l’élite

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La politique serait-elle devenue le berceau de la médiocratie ? Avec ce déferlement de musique bas de gamme que jouent des pseudo-démocrates à chaque scrutin, les électeurs se sont-ils résignés à ne consommer que de la mauvaise qualité car ce n’est que le bon marché qui lui est accessible ? Le fatalisme qui habite désormais les esprits va-t-il même réussir à transformer les plus grands mélomanes de nos sociétés en bon public s’abreuvant, à contrecœur mais en chœur, de fausses notes et de textes creux ? Avons-nous atteint ce dramatique point de non-retour où seules les mélodies électorales sauront bercer les oreilles du bon peuple ? Sommes-nous devenus de simples amateurs du son, incapables d’apprécier la substance du texte ? Sommes-nous aujourd’hui programmés uniquement pour entendre et non pour écouter, négligeant ainsi le fond au profit de la forme ?

Ici comme ailleurs, l’on fouette rageusement l’instinct et l’on surfe allègrement sur l’indignation pour mieux asseoir son pouvoir. Il n’y a point de débats d’idées. Rien n’est dit pour susciter la réflexion. Tout est fait pour engendrer la réaction.

Incapables, sans doute, de formuler leurs propres théories pour l’avancement de la cité, les braillards d’estrades se délectent à sempiternellement exciter l’ouïe subalterne et dopent leurs discours de puissants sédatifs, afin d’éviter de titiller les neurones des plus sensés, tout bonnement pour mieux endormir cette faculté suprême : la pensée. De cette logique nihiliste continueront de croître les démagogues qui ne savent, ou ne peuvent, que donner dans le toujours plus au chapitre de la déraison et contribuer ainsi au suicide d’une nation.

Dans cette folle course à la surenchère, la stratégie du populisme consiste à parier sur le manque d’exigence d’une population en n’offrant que formules imagées mais fondamentalement creuses, qu’attaques personnelles au lieu d’un idéal collectif pour le bien commun, que promesses de représailles et non l’assurance de valeurs d’avenir pour une meilleure société, que boucs émissaires livrés en pâture à la place d’un programme novateur et réaliste.

Et ici, les partis de pouvoir n’échappent apparemment pas à l’inéluctable tendance mondiale : succomber à la tentation de la facilité en disant au peuple indigné ce qu’il veut entendre. Ainsi, d’un scrutin à l’autre, les réflexes populistes se répètent. L’ascension au pouvoir se fait sur le bon dos de «l’establishment», appellation facile mais dangereuse pour un panier où l’on jette tout ce qui est perçu comme constituant une élite. Du «bann misié-la» de SAJ à l’annonce de la démocratisation économique de Navin Ramgoolam, les incantations sont les mêmes. Et, toutes, autant dépassées.

Se présentant, sans doute, comme les ultimes boucliers des laissés-pour-compte de la société, ceux qui brandissent le talisman de l’anti-élitisme commettent pourtant des erreurs non négligeables. Primo, ils font un amalgame de mauvais goût. Secundo, ils confondent establishment et élitisme. Et tertio, ils feignent d’ignorer la réalité de leur propre situation.

D’abord, le malencontreux amalgame, aussi vieux que la lune, est statistiquement démonté par les indicateurs macroéconomiques : le pouvoir d’achat, fort heureusement, n’est plus un corollaire ethnique ou encore moins une conséquence directe du taux de sécrétion de mélanine chez les uns comme chez les autres. La bourgeoisie d’aujourd’hui n’est plus la même qu’hier. Savoir prendre une perspective historique est de bon aloi. Mais forcer le peuple à vivre dans le passé est une ringardise inacceptable lorsqu’on veut construire une nation qui a soif de modernisme et qui a besoin de s’émanciper des écueils qui freinent sa progression.

Puis, confondre establishment et élitisme n’est pas qu’une faiblesse sémantique. C’est aussi ré- ducteur pour ceux qui ne prétendent pas à exister par le pouvoir et pour le pouvoir. Une élite se reconnaît de par ses valeurs intrinsèques et par la seule force de ses compétences, tant innées qu’acquises. A contrario, l’establishment, lui, repose essentiellement sur une notion de pouvoir. Qu’il soit gagné ou transmis.

Ensuite, il y a quelque chose de franchement cocasse à écouter des nantis, de purs produits de l’establishment, s’indigner de la misère de leurs compatriotes. À croire que les populistes n’ont pas de miroirs dans leurs nids douillets. Mais voilà : munis de calculettes électorales, ils feignent d’ignorer leur quotidien chatoyant et sonnent, sans amour-propre, le glas de la révolte chez les plus démunis. Devons-nous nous apitoyer sur le train de vie et le destin doré de Donald Trump ou de Marine Le Pen ? Sommes-nous appelés à pleurer au pied du Sun Trust ? Ou peut-être faudrait-il se lamenter que SAJ accumule moult pensions et salaires ? Et aussi, pourquoi ne pas courir chez le psychiatre le plus accommodant pour avaler tout à trac un cocktail d’antidépresseurs lorsque nous apprenons que, chez nous, les fils d’anciens Premiers ministres, à l’exception d’Emmanuel Bérenger sans doute, n’ont pas besoin de travailler pour gagner leur pain quotidien ? À moins que nous soyons plus sensibles à la nostalgie de Duval fils lorsqu’il confiait, le cœur gros, à «l’express dimanche», le déchirement qu’il vécut enfant en voyant le garage de son père se dépeupler des nombreuses voitures qui y dormaient ? Ah, les pauvres!

Fort heureusement, il ne pourrait y avoir de Trump ou encore moins de Le Pen à la sauce locale. Néanmoins, un rejet de l’hypocrisie n’est pas impossible. Cependant, ne se profile toujours pas à l’horizon une alternance suffisamment crédible pour déloger les partis traditionnels. Dans une telle conjoncture, la seule planche de salut résiderait dans un renouvellement d’effectif plus qualitatif que quantitatif, en espérant que le sang neuf puisse résister à la contamination. En politique comme dans la vie, l’hypocrisie ne devrait pas être un passage obligé, une sorte de cérémonie d’initiation qui permettrait à l’apprenti d’aspirer à la chaire des grands maîtres. Afin d’éviter ce rituel, il faudra aux nouveaux venus de l’abnégation, de la persévérance, du courage et beaucoup de patience.

Mais dans un pays où l’égalité des chances a été grossièrement mise sous l’éteignoir à la veille de la conclusion de l’affaire Choomka, afin de mieux permettre au népotisme du pouvoir en place de se perpétuer et où la sémillante composante de la Commission des droits de l’homme s’est récemment vue esseulée sans que les décideurs s’en émeuvent outre mesure, l’on est en droit de se demander si l’honnêteté intellectuelle, une valeur forte de cette élite tant crainte, pourra garder la tête hors de l’eau pour longtemps, sachant que le reflux de la marée n’est apparemment pas prévu avant décembre 2019. À moins qu’une révolution intellectuelle ne se mette en branle de manière plus efficace. Pour cela, il faudra cependant que le quatrième pouvoir, la presse libre, pousse sa fibre patriotique jusqu’au bout. Sans quoi, le citoyen tardera à voir clair. Et là, il sera alors trop tard. Car il n’aura désormais que ses yeux pour pleurer.

Gustave Le Bon, l’auteur de «Psychologie des foules» disait ceci : «Le véritable progrès démocratique n’est pas d’abaisser l’élite au niveau de la foule, mais d’élever la foule vers l’élite.»

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