Manière de voir: Après nous le déluge

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L’élection de 2014 aurait été perçue comme un cadeau inespéré. Alors avant le déluge, inévitable, n’est-il pas avantageux d’asseoir son contrôle sur les institutions et jouir du système ?

Bien qu’on parle volontiers de Marie-Antoinette ces jours-ci, en raison de l’ingérence alléguée de certains membres de la famille royale dans le processus de prise de décision au sommet de l’État, c’est Mme de Pompadour qui pourrait nous mieux inspirer quand on pense à ce qui attend le pays dans les trois années à venir. «Après nous le déluge» avait clamé Madame de Pompadour après la défaite, le 5 novembre 1757, des troupes françaises et de leurs alliés autrichiens face aux soldats du roi Fréderic II de Prusse.

On voit venir le déluge à Maurice aussi et comme dans le cas de Marie-Antoinette, les royaux locaux seront bien au sec quand s’abattra la catastrophe. À moins d’un redressement spectaculaire aux mains du nouveau Premier ministre Pravind Jugnauth aussitôt installé au bâtiment du Trésor, le pays s’expose au déluge d’après 2019. Mais la façon dont Pravind Jugnauth gère le dossier Air Mauritius reste problématique et ne nous rassure guère.

Le danger ne vient pas d’un manque d’actions ou d’activités du gouvernement. Le danger vient de trop d’actions du gouvernement sur le plan économique et cela, en s’appuyant sur sa force de frappe institutionnelle. Et on s’accorderait à dire que presque toutes les actions prises depuis les dernières élections ont été contreproductives. La dernière initiative concerne Air Mauritius. Quelles que soient les raisons qui ont motivé le limogeage de Megh Pillay, le tort fait à l’image de la compagnie nationale et à ses intérêts laisse des dégâts irréparables. Les investisseurs locaux comme internationaux seront encore plus méfiants suivant les manœuvres des décideurs politiques dans l’opération d’éjection de Pillay.

Ces décideurs n’ont pas hésité une seconde avant d’agir de façon aussi agressive, même si Air Mauritius est listée à la Bourse et compte des actionnaires comme Air France et Air India et gros conglomérat qu’est Rogers, en sus d’une armée de petits actionnaires. C’est clair qu’ils cherchent l’efficacité de contrôle politique même si les conséquences économiques en sont désastreuses. On ne se soucie pas des retombées négatives découlant de telles actions.

Quand on y pense, il faudrait maintenant voir sous un autre angle la déclaration du Premier ministre à l’effet qu’il n’était pas au courant de ce qui se passait à Air Mauritius. Cela ne résulterait pas de l’état gâteux d’un homme de 86 ans écrasé sous le poids de ses responsabilités. Sir Anerood a peut-être tout simplement fait preuve de …sagesse en se dissociant de tout soupçon de complot et de manipulation politicienne qui pourrait surgir de l’affaire Air Mauritius. Contrairement à lui, le fils s’est montré homme d’action. Il a dit qu’il savait ce qui se tramait à Air Mauritius. Voilà quelqu’un qui se fait super Rambo face au vieux Rambo. On comprend que Pravind Jugnauth veuille gagner des galons avant de se faire accepter comme Premier ministre.

Pourquoi s’acharne-t-on si vigoureusement pour assurer le contrôle politique d’Air Mauritius et se débarrasser de Megh Pillay ? L’explication en est bien simple : Megh Pillay est certainement un «empêcheur de tourner en rond», un homme de principe, qui ne se laisse pas impressionner par des mignons de politiciens. Si le directeur-général résiste aux diktats des décideurs politiques et aux caprices de leurs protégés, qu’en sera-t-il demain quand il aura à gérer un budget annuel de Rs 16-17 milliards pour l’achat de carburant, de pièces de rechange, d’une large gamme de produits, et de payer pour la fourniture de services à Air Mauritius ?

Le gouvernement dispose théoriquement d’un mandat de trois ans avant les élections générales. Pour les trois années à venir, Air Mauritius aura à dépenser au moins Rs 50 milliards pour régler la note de tous ses fournisseurs à Maurice comme à l’étranger. Le budget aurait été encore plus conséquent si Air Mauritius décidait d’acheter de nouveaux avions avant les élections. Le catalogue price d’un Boeing 707-8-Dreamliner avoisine 225 millions de dollars américains, soit 8,2 milliards de nos roupies, bien que généralement les avions se vendent à des prix inférieurs au catalogue price suivant des négociations. Un Airbus-A380-800, lui, coûte 404 millions de dollars, soit 14,8 milliards de roupies. Voir http://planes.axlegeeks. com/l/242/Airbus-A380-800

On peut alors prendre la mesure du désarroi du pouvoir politique face à un décideur à la tête d’Air Mauritius qui résistera aux sollicitations des lobbies agissant en faveur de fournisseurs de services, d’équipements et de consommables. Surtout si ce décideur, ayant fait ses preuves comme technocrate hautement compétent, prendra dans chaque cas de dépense une décision qui va dans l’intérêt des actionnaires et de la population du pays.

Le jackpot, l’acquisition de nouveaux avions, n’y est plus, à Air Mauritius. L’ancien gouvernement a déjà pris des décisions sur le renouvellement de la flotte, mais ceux qui disent que les présents décideurs agissent de façon irrationnelle croient qu’ils peuvent toujours inventer une formule pouvant justifier une nouvelle acquisition d’appareils. Dans l’art de trouver une formule magique, le gouvernement ne manque pas d’imagination.

L’épisode d’Air Mauritius vient prouver qu’on ne badine pas avec les fonds colossaux, que le gouvernement insiste à tout contrôler. On a raté la chance de nationaliser Betamax en utilisant une formule type BAI. C’est possible que la décision contre Betamax fut hâtive et qu’une formule n’avait pas encore été conçue. Pour que les décideurs agissent de la sorte et ne craignent pas les conséquences désastreuses qui pourraient avoir un impact sur les élections de 2019, ils ont sans doute intériorisé l’idée que le verdict de l’électorat en décembre 2014 avait été un cadeau inespéré et qu’il vaut mieux en profiter au maximum jusqu’à la prochaine échéance.

«Quel meilleur moyen de contrôler une institution sinon par un proche ? c’est ainsi qu’on a assisté à un défilé de nominés à des postes stratégiques…»

Cette attitude de laisser les autres faire face au tsunami quand eux seraient déjà partis explique pourquoi les décideurs ne font aucun cas de l’opinion publique quand ils nomment sans le moindre embarras des proches à des positions de responsabilité dans les institutions du pays.

Quel meilleur moyen de contrôler une institution sinon par un proche ? C’est ainsi qu’on a assisté à un défilé de nominés à des postes stratégiques depuis les dernières élections. Une femme qui n’est pas éligible est nommée dans une institution aussi importante que l’Equal Opportunities Commission. Une autre femme, candidate ratée elle aussi, occupe les fonctions de présidente de l’Independent Broadcasting Authority, instrument de contrôle des radios privées.

Comme dans une pièce de théâtre frisant le burlesque, elle se nomme directrice-générale de la même institution de régulation. Les deux femmes avaient été présentées avant les élections générales comme des espoirs féminins du MSM.

Si une telle attitude de mainmise sur des institutions quasi-judicaires ou de régulation est mise en évidence, on peut comprendre l’extrême agacement d’un Anil Gayan quand on questionne la nomination de son amie Vijaya Samputh au poste de directrice du Centre cardiaque de Pamplemousses. Government is government and government decides, explique-t-il. Dans le cas de la fille de la Speaker, ce n’était même pas nécessaire de professer un soutien à la famille royale comme Choomka et Yerriah. Elle est une «royale». Elle ne savait même pas à quel poste elle avait été conviée.

C’est sans doute cette mentalité d’accaparement qui explique pourquoi la nomination de Jean-Claude de l’Estrac à la tête de la MBC a été déjouée par des forces qui ont cru, avec raison, qu’elles allaient perdre le contrôle de cet outil crucial de propagande.

Cette attitude arrogante de «So what ?» est symptomatique de ceux qui savent que le déluge est inévitable. Avant le déluge, mieux vaut nommer nos proches, asseoir notre contrôle sur les institutions, construire nos nids, bref, jouir du pouvoir au max. C’était comme ça avant. C’est toujours pareil.

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