Entre larmes et sourire

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Un gouvernant qui se fiche comme d’une guigne de la prochaine élection est aussi rare qu’un trèfle à quatre feuilles. Raisonnable ne rimant pas avec électoral, l’homme de pouvoir se métamorphose trop souvent en pleutre habité par la peur d’effaroucher le bon peuple qui sommeille encore au rythme de la dernière berceuse électorale. Sitôt assis dans son auguste fauteuil, il ne daigne pas bousculer les idées reçues tant il est obsédé par l’ivresse de sa propre réélection.

Bien que conscient de l’urgente nécessité de mesures audacieuses pour le bien commun, il privilégiera la léthargie et l’inaction si celles-ci peuvent lui garantir le confort d’un autre mandat. Cette hantise de l’impopularité pervertit le sens de l’État. De peur d’égratigner la voiture que lui a confiée le peuple, le gouvernant froussard préfère ne pas prendre le volant. La nation se retrouve ainsi à la case départ au terme du mandat qu’elle a octroyé au chauffeur censé la conduire à la destination tant promise à la veille du scrutin.

Bien que coupable de lâcheté et de trahison envers le peuple, le gouvernant poltron est-il plus irresponsable qu’un gouvernant qui se fout éperdument de ce qui peut bien advenir de la voiture du peuple, tant qu’il peut prendre son pied dans une course effrénée pour son seul plaisir et la griserie qu’il peut procurer à ses proches lors de la jouissive balade dans une voiture financée de deniers publics ?

La question mérite d’être posée dans le climat actuel où règne un je-m’en-foutisme ahurissant au sommet de l’État. Rarement aura-t-on constaté autant de mépris pour la population. Ce n’est plus de la désobligeance. Et encore moins de l’arrogance. C’est tout bonnement de la provocation. Tant sur la forme que le fond. Nos gouvernants ont tort de persister dans cette logique. L’hostilité qu’ils ont déclenchée dans le pays ne s’arrêtera pas là. Les troglodytes de l’abstention et les ermites de la rage silencieuse se muent déjà en braillards de l’ostracisme et de l’imprécation. Si le malaise national perdure, les actes suivront les invectives verbales. Car qui grognait seulement hier, hurle déjà aujourd’hui et mordra définitivement demain.

Cette situation est, sans aucun doute, le sérum de l’opposition. Mais elle est un poison pour notre pays. Car, à moins d’un cataclysme dans notre paysage politique, l’antidote ne sera pas disponible dans nos pharmacies avant décembre 2019. L’agonie populaire sera longue. SAJ peut-il s’en émouvoir ? Pourquoi pas ? Il a certes été encore plus affaibli moralement et émotionnellement par l’effet d’annonce que sa retraite prématurée a eu sur son fils et la coterie de celui-ci. Mais il a encore les facultés mentales nécessaires pour éviter à ses sujets le spectre qui les guette.

Une dissolution de l’Assemblée nationale ne sera pas perçue comme un manquement aux devoirs paternels. Mais comme un acte patriotique. D’autant plus que SAJ doit sûrement mesurer, aujourd’hui, le degré d’ingratitude de celui pour qui il est revenu dans l’enfer politique alors qu’il n’en avait que faire. Ce vieux renard ne peut être le seul qui ne sent pas le souffle glacé du loup qui rôde autour de son catafalque politique.

De l’enterrement de Heritage City au limogeage de Megh Pillay, l’humiliation infligée au père par le fils n’est plus une hypothèse mais un fait. Et ce n’est pas tout. En plus de te défier publiquement et de te glisser des peaux de bananes sous tes pas hésitants, voilà maintenant que je me pavane en Chine avec ma demi-douzaine de cireurs de pompes alors que toi, tu t’empêtres encore un peu plus tous les jours dans l’écheveau que je t’ai laissé. Ça t’apprendra à me faire languir. Après tout, ton protégé de paille-en-queue n’avait pas à mettre le nez dans ce qui ne le regardait pas. Et si tu n’as pas encore compris, à mon retour, je n’aurai aucun remords à enfoncer encore un peu plus le clou. En enfant gâté que je suis, je taperai des pieds en te répétant que personne ne doit s’attaquer à mon entourage. Question aussi de te faire comprendre que tu n’en fais plus partie. Car les marchepieds ne sont guère de grande utilité après avoir servi.

Pourtant, Pravind Jugnauth doit tout à son père. Contrairement à ce dernier, il n’a aucun charisme. Morose, morne et fade, il a le sang aussi chaud qu’une couleuvre. Il est aux yeux des foules les plus zélotes ce qu’une laide créature est pour les amateurs de la belle plastique : un éteignoir de concupiscence. Sa négation des attributs que lui confère son patronyme fait sourire. Quand le destin nous est moins cruel que la nature, nous devrions démontrer autant de reconnaissance envers les legs paternels que le lait maternel.

On peut aimer ou pas SAJ. Mais ce qu’endure aujourd’hui le vieil homme ne saurait nous laisser insensibles.

Ce refrain de Michel Sardou en dit long : «Il était là, dans ce fauteuil, Mon spectateur du premier jour, Comme un père débordant d’orgueil Pour celui qui prenait son tour.»

Nous espérons pour SAJ que son cheminement ne se termine pas sur les mêmes notes mitigées que la chanson de Sardou : «Entre ses larmes et son sourire, Il n’y avait pas de frontières.»

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