Limogeage de Megh Pillay : Entre coup d’éclat et coup d’État

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La manière dont a été prise la décision de se défaire du DG d’Air Mauritius est alarmante. Elle a l’air, à première vue, de signifier un vide total de gouvernement, à entendre le Premier ministre dire qu’il n’est au courant de rien. Mais, à bien voir, c’est pire. Elle indique la confiscation du pouvoir au sommet du gouvernement par des forces qui se sont appropriées, dans le cas présent, d’une fonction que notre cadre légal et constitutionnel confie au chef du gouvernement. Et puisqu’il n’y a pas eu de délégation de pouvoirs de la part du Premier ministre, ni impossibilité physique d’avoir son avis et, encore moins, y avait-il urgence, le limogeage de Megh Pillay, loin d’être un coup d’éclat pour ceux qui l’ont orchestré, n’est donc qu’un début d’un coup d’État. Décryptage.

Si le Premier ministre n’est au courant de rien, alors qu’il est le premier responsable de la position du PMO au board de MK, on est bien en présence d’un acte fait délibérément à son insu, donc sans son consentement préalable. Agir ainsi dans le dos d’un Premier ministre démocratiquement choisi par le peuple, n’est pas seulement illégitime, ni un simple cas d’abus de pouvoir par per- sonne non autorisée, mais relève de ces actes condamnables car s’apparentant à une usurpation de pouvoirs et donc d’un cas d’abus de confiance.

Air Mauritius est la compagnie nationale d’aviation. L’État mauricien détient la majorité des parts de cette compagnie qui opère dans un secteur dit stratégique pour le pays. Le gouvernement a la responsabilité de prendre position, au nom de l’État mauricien, sur toutes les questions touchant la politique, l’image et les activités de cette compagnie publique. Cette ultime responsabilité incombe au gouverne- ment, dont le chef sans conteste, jusqu’à preuve du contraire, est le Premier ministre. Le représentant du ministère des Finances n’a qu’une fonction technique et non politique au sein du board. Ainsi toutes les décisions que le gouvernement est appelé à prendre, qui sont susceptibles d’avoir des retombées conséquentes sur la performance et l’image d’Air Mauritius, requièrent le consentement de son chef, le Premier ministre. C’est le cas surtout pour une décision aussi importante que celle entraînant la mise à pied du CEO.

Or, il s’avère que le Premier ministre n’était pas au courant. À moins qu’il ait été défié. Ce qui serait pire. Car on ne voit pas comment le Premier ministre aurait pu prendre une telle décision, connaissant le tort que celle-ci pourrait causer au pays. Par ailleurs, les instigateurs du limogeage ne peuvent prétendre ne pas savoir la portée de leur acte. Ils savent très bien que leur décision pourrait porter atteinte à l’image déjà entachée du gouvernement, et qu’elle s’ajoutera à la liste déjà longue de scandales qui minent sa réputation. D’où une interrogation légitime sur le pourquoi de l’acte perpétré, sachant que le gouvernement sera acculé et que c’est son chef, un Premier ministre élu à ce poste par le peuple, qui en ferait les frais.

Indécence et provocation

Même si le limogeage avait été fait avec ou sans l’aval du Premier ministre, cela ne lui enlève rien de son caractère scandaleux. Le mot scandaleux n’est peut-être pas suffisant, tant la condamnation est unanime. Unanime chez ceux qui croyaient encore que le pays pouvait se permettre une semaine propre, sans qu’un signe de déchéance dans la gestion des affaires publiques nous soit étalé. Mais triste constat: la série d’actes de provocation à notre égard s’allonge, tirée par ceux qui pré- tendent être capables de gouverner nos vies.

Le limogeage de Megh Pillay nous a été expliqué de manière factuelle dans les médias, et si on ne veut pas être complice de ce qui se passe dans le pays ces jours-ci, il nous faut en faire une deuxième lecture. Le cas n’est pas un fait divers. Si nous le traitons ainsi, nous n’aurons que nous-mêmes à blâmer pour avoir encouragé, par notre indifférence, une telle insulte à notre intelligence. Ce cas va au-delà de la seule dégradation dans la manière de gérer une compagnie que le gouvernement contrôle. Il confirme l’installation d’une culture de manque de considération envers le peuple, en lui imposant des scandales à répétition.

Quel que soit le groupe d’où elle émane, cette intention délibérée de noircir l’image du gouvernement aux yeux de la population est palpable. On la constate dans la persistance de révélations scandaleuses qui alimentent une opinion, sans qu’il y ait quelque effort de démenti ni un quelconque désir d’éclairage sur les allégations susceptibles d’entacher la confiance dans le gouvernement du jour. Ce qui nous laisse croire que tout ce qui se dit sur la gestion des affaires publiques est vrai. Il semblerait qu’en haut lieu ils n’ont que faire de ce que pense le peuple : sans s’émouvoir d’un iota du coup que leurs agissements puissent porter à notre pays, à nos vies. Un non-respect récurrent à ce que peut penser le peuple qui s’enveloppe de mépris. D’ailleurs, même au constat de la baisse des investissements étrangers ou de la dégringolade de Maurice au niveau de l’Ease of Doing Business, ils ne font que hausser les épaules. Et ils vont en Chine. Petit voyage, et en équipe.

Délitement d’une société démocratique

L’incrustation du «je-m’en foutisme» se fonde en général sur un sens aigu d’impunité. Lorsqu’un dirigeant politique est imperméable aux critiques, pourtant répandues et justifiées, c’est qu’il se sent fort et intouchable : maintenant, et même plus tard aussi, lorsqu’il ne sera plus au pouvoir. Leur indifférence à ce que peut penser le peuple est confortée par un système politique qui ne demande pas à rendre compte sur le champ. Si vous n’êtes pas satisfaits, ne nous votez pas aux pro- chaines élections, diront-ils. Et ce que le pays aura perdu pendant cinq ans ne lui reviendra jamais. Chaque gouvernement fait son lot de misères à la population et au pays, puis il s’en va. Ainsi va le système. Et on roule. Comme si de rien n’était. Le peuple est prisonnier de sa démocratie.

Aujourd’hui, les dirigeants au pouvoir ne peuvent prétendre ne pas lire les journaux, ni écouter les radios privées, ni connaître le discours des opposants poli- tiques. Ils ne peuvent prétendre ne pas savoir comment interpréter l’accueil qu’a reçu leur projet de remplacement de Premier ministre, ni les signaux reçus et ni les commentaires lors des roadshows dans les circonscriptions. Ils savent ce que pense le peuple de tous ces scandales fortement médiatisés. Si, même en sachant tout cela, ils persistent dans leurs actes, c’est qu’ils sont arrivés à un point de non-retour dans leur mépris à notre égard. Quand, dans une société, on arrive à une consécration du mépris par des politiques, l’on peut s’at- tendre à tout. Et même pire. C’est ainsi que démarrent les dictatures.

Et le peuple dans tout ça ?

Dans notre pays, le cynisme n’est pas l’apanage des seuls dirigeants. On peut effectivement retrouver ce même élan chez les membres de fans-clubs improvisés, des rodeurs de boutes et chez ceux qui ont pour habitude de monnayer leur flatterie des maîtres. Quant au peuple, de manière générale, il se laisse gagner par l’usure, ne gardant en mémoire que des questions infiniment plus concrètes que celle de la culture de scandales. Il finira par banaliser ce qui présentement le choque. Il y a 20 mois, dans cette même rubrique, un titre : «La défaite du peuple», pour signifier une panne au niveau de sa conscience. Si le peuple oublie dans trois ans de demander à ceux qui l’insultent aujourd’hui de rendre compte, ce serait de nouveau un cruel manquement à son devoir de mémoire. Attendons voir.

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