Diego Garcia: L’enjeu stratégique

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«À New York, ce mi-septembre, ce n’est certes pas Maurice qui l’emporta.»

L’intervention du Premier ministre à l’ONU a été une faute grave, estime l’auteur. Pour lui, «une bonne leçon de diplomatie géopolitique» fut infligée au pays et l’occupation de Diego Garcia perdurera encore longtemps.

C’est la prudence du Prince qui produit les bons résultats -
Machiavel

Tout récemment une journaliste de l’hebdomadaire Weekly * posa la question suivante à un observateur avisé de l’épisode chagossien : «These islands are no longer needed for defence purposes, are they ?» Réponse : «Clearly not.» Il ajoute toutefois que Diego Garcia «will continue as a US base for a foreseeable future».

Cette réponse prudente situe l’ambiguïté de la souveraineté concernant cet archipel.

Voyons d’abord pourquoi il est vraisemblable que la présence américaine perdure. Encore longtemps.

Une analyse de la mainmise militaire sur l’atoll intitulée Raisons d’État et droits de l’homme¤ soulignait dans l’express que depuis Thucydide (Guerre du Péloponnésien, 2500 BC), Machiavel (Le Prince. 16e siècle) ou Clausewitz (Penser la Guerre. 18/19es siècles) tout homme d’État privilégie prioritairement «le droit politique du salut public». Qu’entend-on par ce droit ? L’intérêt national dépend en effet de la satisfaction des besoins essentiels des citoyens. Il importe donc à un gouvernement de disposer en permanence d’un plancher sécurisé de ces nécessités courantes que sont les produits alimentaires (blé, maïs, sucre, etc.), énergétiques (charbon, uranium, pétrole) ou industriels (machines, équipements).

Les Occidentaux considèrent que, si l’occupation des Chagos était hier importante, «vitale» clama Tony Blair, pour des besoins de défense ou de dissuasion, elle le demeure aujourd’hui pour justement la satisfaction des besoins essentiels des citoyens.

L’Occident, par exemple, importe des régions indianocéaniques près de 50 % de ses besoins en manganèse, chrome, cobalt, antimoine, or, platine, uranium, parmi tant d’autres matières premières.

Energy life line

Par ailleurs, une flotte de quelque 700 navires, certains jaugeant des centaines de milliers de tonnes (port en lourd), effectue des trajets en navette entre le golfe Persique et l’Europe. Toute atteinte à la libre navigation de ces vaisseaux dans l’océan Indien aurait des conséquences désastreuses.

Les supertankers assurent aussi l’approvisionnement du Japon (90 %) ainsi qu’un pourcentage non négligeable des besoins de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande (environ 50 %).

Curieusement, même les Russes trouvent leur compte dans l’utilité de ce verrou sécuritaire des Chagos pour le transfert de leurs marchandises entre leur côte est et les ports commerciaux de l’Ouest. Le transsibérien est toujours encombré. Le passage par le pôle Nord impossible. Le Pacifique et l’océan Indien permettent une navigation fluide de leurs vaisseaux entre Vladivostok et Odessa.

Aux escadres de surface assurant l’energy life line des Occidentaux se superposent le maintien des systèmes de communication et de surveillance satellitaires; l’utilisation accrue de l’espace sidéral pour l’espionnage, l’attaque ou la défense, ainsi que la maintenance de tout un réseau de câblage sous-marin.

Vers la fin du siècle dernier un délégué de la France aux Nations unies écrivit en substance que «... la circulation des matières premières dans l’océan Indien est vitale pour l’Europe. Toute atteinte à la liberté de navigation serait inacceptable». Et d’ajouter que «...les États-Unis sont une puissance mondiale. La tâche d’une telle puissance est de prendre soin de ses intérêts vitaux, et ceux de ses alliés, partout dans le monde, y compris dans les régions instables» +. Or, non loin de la région qui nous préoccupe, les conflits au Moyen-Orient s’éternisent. À l’ouest de Diego, en Afrique, de perpétuelles querelles tribales ou religieuses déstabilisent des régimes qui n’inspirent guère confiance. 

D’autre part, il serait temps que Washington reconsidère la nécessité de permettre à la CIA les exactions qu’elle mène sur une base militaire dont les opérations devraient s’en tenir à la défense – toujours à prévoir, hélas ! – à la sécurisation et à la surveillance.

Souveraineté

Situons à présent la question de souveraineté dans ce contexte de tension permanente, bien que cette tension soit mitigée depuis la fin de la guerre froide et la chute de l’URSS. Gardons aussi en mémoire l’argument toujours éminemment valable de Machiavel selon lequel le «devoir d’égoïsme d’État» est la préoccupation première de l’homme politique. Bien au-delà de toute considération juridique ou historique un stratège, appelé à conseiller un gouvernement, se posera la question de savoir quelles pourraient être les conséquences d’accorder dès aujourd’hui la souveraineté des Chagos à Maurice. Quelles seraient les prétentions du nouveau souverain, ses revendications, ses exigences, ses appels embarrassants à ses partenaires internationaux qui nourrissent de vieilles rancoeurs contre l’actuel occupant de l’archipel, ses sempiternels recours aux tribunaux internationaux.

Compte tenu des enjeux considérables dans cette région, le stratège pourrait conclure qu’un statu quo continuerait à maintenir un contrôle sans partage de la situation et que cela serait préférable aux risques que comporterait une cession immédiate. Après tout, pourrait-il conclure, Maurice devrait pouvoir se contenter de l’assurance maintes fois confirmée que l’atoll lui reviendra «when no longer required for defence purposes», incluant dès lors «for security and surveillance considerations as well».

Cela dit, la période de réflexion qui fut convenue à New York en septembre offre aux concernés, pendant les mois qui précèdent juin 2017, l’opportunité de mieux aiguiser leurs plumes diplomatiques plutôt que de fourbir leurs armes litigieuses et procédurières.

À bien voir, même si un prestigieux tribunal accordait à Maurice un verdict favorable à ses revendications, la suite demeurerait incertaine. Les grandes nations, ces monstres froids, s’en accommoderaient avec un haussement d’épaule, rappelant ainsi la célèbre analyse de Thucydide : «Dans les relations entre États les forts font ce qu’ils ont à faire et les faibles ce qu’ils sont contraints de faire.» D’autant plus que s’amuser à chatouiller les puissances avec lesquelles nous commerçons avantageusement risque de compromettre notre propre «plancher sécuritaire» – textile, thon, tourisme, sucre, FDI et j’en passe.

Tout compte fait, vu les intérêts considérables qui sont en jeu, il devrait, à la rigueur, être possible de négocier entre amis et partenaires un forfait annuel rémunérateur.

Retour aux Îles

Il conviendrait aussi d’accorder aux exilés nostalgiques des Chagos la consolation de fréquents pèlerinages dans leur paradis perdu. Une implantation permanente semble aléatoire en raison du coût d’une logistique lourde et compliquée. Avec le temps qui passe le nombre d’intéressés à y habiter s’amenuise. Il n’est de surcroît guère acquis que la jeune génération, ayant goûté aux avantages de la société de consommation et de l’accessibilité informatique, veuille s’y installer en permanence.

Les vertus de la prudence

À l’analyse de l’action politique menée localement et internationalement sur les Chagos cette année, on est tenté de conclure qu’un homme d’État se doit d’utiliser les principes de la prudence afin d’éviter que le fossé ne soit trop large entre ce qui est et ce qui devrait être.

La politique, surtout étrangère, est un art d’exécution. Un chef d’État plein de bonnes intentions pour son peuple mais qui met en oeuvre ses décisions de façon intempestive, sans considérer que d’autres dirigeants ont aussi des intérêts à sauvegarder, commet une faute d’autant plus grave que l’un des effets de sa maladresse ou de son imprudence est de permettre à ses adversaires d’emporter la mise.§ Savoir se taire et peaufiner en silence sa stratégie requiert une maîtrise de soi qui n’est guère donnée à tout le monde. Encore moins aux coléreux.

À New York, ce mi-septembre, ce n’est certes pas Maurice qui l’emporta. Il lui fut administré, avec le tact conventionnel de la maison, une bonne leçon de diplomatie géopolitique.

*1. Weekly no. 212. Page 22
¤2. L’express 27.12.2013. Page 9
+3. L’Europe et l’océan Indien. Amiral H. Labrousse; Page 26-28
§4. Immanuel Kant. Projet de paix perpétuelle. 1795.

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