La dérive monarchique

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Jamais dans l’histoire du pays n’auraiton assisté à un tel acharnement d’un clan à vouloir tout contrôler dans le pays et à assurer la pérennité de sa suprématie.

Comme dans les royaumes, la transition se fait de père en fils. Maurice voit s’installer, depuis les élections de 2014, une culture d’autoritarisme monarchique. Tout se fait en fonction de la famille royale. Les empêcheurs de tourner en rond sont systématiquement neutralisés, sinon tout bonnement éliminés. 

Cette tendance monarchique n’est pas nouvelle dans nos moeurs politiques. Elle avait été décelée dès l’installation du gouvernement Jugnauth dans le sillage des élections générales de 1983. Seulement, devenu tout puissant après avoir mis hors de combat un Paul Bérenger devenu un mythe de son vivant, Jugnauth faisait de la place pour sir Seewoosagur Ramgoolam, Gaëtan Duval, Kader Bhayat, Ajay Daby, Sheila Bappoo, Michael Glover, Vishnu Lutchmeenaraidoo, Dinesh Ramjuttun et Madan Dulloo.

À partir du dernier segment des années quatre-vingt et surtout avec la nouvelle décennie qui verra une alliance MSM-MMM, la machine Jugnauth se mettra à tout broyer sur son passage. Ainsi, on se débarrassa tour à tour des Duval et des Boolell et on poussera à la sortie des éléments comme Bhayat. D’autres furent poussés à la révolte, question de mieux les éliminer par la suite. C’est ainsi que Ramjuttun, Lutchmeenaraidoo et Daby furent éjectés du MSM. Seul Lutchmeenaraidoo devait faire un comeback 25 ans plus tard.

Une fois ces monstres de la politique éliminés, le chef du clan s’occupa de Madan Dulloo, promis à une belle carrière et potentiellement une menace pour sir Anerood Jugnauth luimême. Dulloo fut ainsi révoqué pour ne jamais revenir au Conseil des ministres. Pourtant, ce même Dulloo avait été, à un certain moment, présenté comme le dauphin de sir Anerood. Sheila Bappoo, une forte tête, mais qui n’avait jamais manifesté d’ambitions premier-ministérielles, partit de son propre gré après un long parcours. Elle sera plus tard récupérée par Navin Ramgoolam.

La tentation monarchique devint plus prononcée du moment que Pravind Jugnauth entra en scène. À partir de ce nouvel élément dans l’équation politique, la méfiance s’installa davantage envers ceux qui représentaient une menace pour le père comme pour le fils. Et qui fut broyé impitoyablement dans cette moulinette infernale sinon le frère même du leader ? Comme dans l’histoire des royaumes en Europe et en Inde, un danger venant de la famille même fut impitoyablement éliminé. Le bureau de la Présidence émit un communiqué pour excommunier le frère. C’est ainsi qu’Ashock Jugnauth, qui à tous les points de vue - charisme, grande gueule, fort calibre professionnel et intellectuel - dominait son neveu Pravind, fut éliminé. Bien installé au Réduit suivant un premier deal avec Paul Bérenger et un second avec Navin Ramgoolam pour l’extension du mandat, le Président faisait de la politique à sa propre façon et s’activait à jeter les bases pour assurer l’avenir de son propre fils.

Un concours de circonstances devait ramener le chef du clan du château du Réduit à l’hôtel du gouvernement.

Ce nouveau Jugnauth émergeant de la bataille de décembre 2014 vint avec un agenda particulier, celui d’agencer l’accession du fils au poste de Premier ministre. Au fait, la tournure des événements en 2014 a dû surprendre les dirigeants de l’alliance Lepep. Ils ne s’attendaient pas à un tel résultat.

Ce nouvel agenda devait voir le passage du témoin dans le courant de 2015 même, dans les mois suivant les élections. Tout avait été bien agencé. Toutefois, l’affaire MedPoint devait bousculer un agenda savamment conçu. Dans les mois suivant les élections, l’accession de Pravind Jugnauth au fauteuil de Premier ministre aurait suscité moins de réactions négatives comme c’est le cas actuellement. Dans le sillage de l’arrestation de Navin Ramgoolam et de ses déboires autour des coffres-forts de Riverwalk, le mood dans le pays était éminemment anti-Ramgoolam. Le gouvernement avait ameuté l’opinion publique en orchestrant avec brio toute cette affaire de coffres-forts avec des images saisissantes, le tout embelli par l’utilisation de grues et le transport des trésors saisis vers la Banque centrale. C’était de l’overkill dans le style de Bollywood. MedPoint changea complètement la donne. 

«Tout avait été bien agencé.toutefois, l’affaire medpoint devait bousculer un agenda savamment conçu.»

Une fois Pravind Jugnauth revenu aux affaires en attendant la contestation de son jugement, l’agenda de succession a été remis sur le tapis. Et comme dans le cas de l’élimination des rivaux potentiels il y a deux décennies, une machinerie infernale a été encore une fois activée.

Les rivaux potentiels newlook s’appellent Roshi Bhadain, Raj Dayal, Nando Bodha et dans une moindre mesure Soodesh Callichurn. 

Raj Dayal, comme ancien militaire mais bien ancré dans le culte sanataniste et parlant parfaitement l’hindi et le bhopuri, a été le rival le plus craint. D’ailleurs, en tant que ministre de l’Environnement, il était sur le terrain tous les jours, multipliant les initiatives, oubliant même parfois qu’il n’était plus pilote d’hélicoptère. Il connut toutefois un crash des plus surprenants. Sur la base d’allégations faites contre lui, Dayal se retrouva hors du Conseil des ministres. Des dégâts à l’image du gouvernement, mais quand même une épine de moins au pied du fiston. Dayal reste endommagé et même s’il est éventuellement disculpé, on le voit difficilement faire un come-back et surtout contrôler l’appareil du parti soleil pour en prendre le leadership.

Nando Bodha marchait allègrement vers un avenir meilleur jusqu’au jour où son propre beaufrère, en la personne de Kailash Trilochun, devait le déstabiliser par un magistral croc en jambe. Les analystes politiques voient en Nando Bodha un «aneroodiste» davantage qu’un «praviniste». D’ailleurs, contrairement aux Soodhun et autres ministres cherchant à s’acquérir les faveurs du futur Premier ministre, Bodha a été très sobre dans ses propos. La loyauté indéfectible de Bodha envers sir Anerood l’empêchera toutefois de prendre la moindre initiative à l’encontre du fils. Mais en tant qu’excellent communicateur et bien rompu au fonctionnement du MSM comme parti, Bodha reste quand même un rival latent. 

Quant à Soodesh Callichurn, malgré son statut de tombeur de Navin Ramgoolam, il reste politiquement discret. Soit par calcul, soit par manque d’ambition. Quoiqu’il en soit, si jamais il se fait adversaire de Pravind Jugnauth, ce dernier n’en fera qu’une bouchée. Au moins pour une fois le petit Pravind est assuré d’administrer un knock-out dans les premières secondes d’un combat.

Bhadain, par contre, reste un rival coriace, capable de tenir sur ses jambes et d’asséner des coups dans toutes les directions. Bhadain s’est imposé au fil des mois comme un phénomène inédit dans les annales ministérielles. Homme hyperpuissant, il a mis à terre l’imposant empire de Dawood Rawat, procédant en fait à une nationalisation de ses avoirs mais sans se voir dans l’obligation de payer le moindre sou de compensation.

Destructeur d’empire mais aussi bâtisseur éventuel de l’Heritage City, ce ministre de la Bonne gouvernance voit toujours grand. Comme le nom l’indique, cette nouvelle cité allait être l’héritage légué à la nation par sir Anerood Jugnauth. Bhadain a joué sur la fibre monarchique de Jugnauth pour le gagner à sa cause. On comprend comment quelqu’un, qu’on décrit comme «Empereur Soleil» pour avoir bâti le Sun Trust, s’amouracha vite du projet pharaonique de Bhadain. Mais Bhadain était trop puissant pour le petit Pravind. Donc, il fallait le réduire à ses justes proportions. Quand Pravind Jugnauth s’est livré à son analyse coût-bénéfice, il a vu le danger : Heritage City fait honneur à son père mais ce même Heritage City consacre Bhadain qui devient alors un adversaire imbattable. Suivant cette analyse coût-bénéfice, le prix à payer pour affronter un rival comme Bhadain a été jugé plus important que la consécration devant l’histoire du papa.

Bhadain est loin d’avoir été mis K.-O. Il ne parviendra jamais à rallier une majorité derrière lui au Sun Trust ni non plus sera-til en mesure d’obtenir le soutien d’une majorité des parlementaires. Il représente néanmoins une nuisance value inestimable, pouvant même déclencher une élection partielle traumatisante pour le gouvernement. Toutefois, assurer la succession de Pravind l’emporte sur toutes les autres considérations, stratégiques comme tactiques. Perdre une partielle s’avère embarrassant, mais l’essentiel, c’est de gagner les élections générales. Comme dans le cas des Ramjuttun et Dulloo, une révolte de Bhadain serait contenue à terme. Au pis-aller, le Sun Trust pourrait toujours orchestrer la montée de cette lame de fond pouvant surgir des profondeurs cachées des régions rurales et engloutir les Bhadain et leur entourage vulnérable.

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