«Jeunes moins littéraires ne veut pas dire moins intelligents»

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Chère madame,

Vous avez beaucoup de critiques à l’égard des enseignants du secondaire. Vous les définissez comme étant des «enseignants médiocres», «qui n’ont aucun sens de responsabilité», qui vous refilent des ignorants, et qui «traînent un programme d’études de trois mois sur un an.» Au fait, savez-vous que le programme dont vous parlez est un document officiel, préparé par des pédagogues professionnels et prévu pour durer pendant une année scolaire ? En faisant croire qu’il s’agit d’un programme «de trois mois», vous étalez votre ignorance, ce qui est grave pour une donneuse de leçon.

Vous proclamez que le niveau des élèves baisse d’année en année. Mais de quels élèves parlez-vous ? De tous les vingt mille élèves qui terminent le secondaire, ou bien de ces quatre ou cinq mille qui entrent à l’UoM ? Cela serait bien impossible, car tous ne vont pas s’inscrire dans votre classe de BA English/ Humanities. Pour être exact, vous ne parlez que d’une poignée d’étudiants qui vous font l’affront de ne pas connaître Coleridge, Tolkien et compagnie.

Au lieu de tout mettre sur le dos des enseignants du secondaire, il serait plus constructif de chercher les vrais problèmes. À propos, vous affirmez vous-même que le système de correction à l’Université de Maurice vous «décourage de faire échouer les élèves… sinon vous avez des lettres et des rapports à écrire». Ainsi, vous choisissez «de les faire passer, médiocres ou pas» ! Après cela, vous osez venir blâmer les diplômés médiocres que vous avez produits ! Seriez-vous donc insensible à la contradiction dans vos propres paroles ? Et ce système de correction que vous n’aimez pas, ayez le courage de le rejeter !

Vous blâmez les enseignants du secondaire et pour vous-même, vous n’avez que d’éloges ! Vous dites que vous avez «fait des miracles» en transformant ces élèves qui n’ont, à votre avis, «aucune compétence culturelle ou littéraire». Le miracle, c’est le secondaire qui le fait, journellement ! Outre le travail académique, le personnel du secondaire doit endosser le rôle de parent de substitution pour compenser l’absence des parents trop pris par leur travail. L’univers scolaire est un microcosme de la société ; tous les maux de la grande société s’y retrouvent et en plus fort, car ils menacent les ados aux sensibilités fragiles. Les enseignants sont aussi appelés à se transformer en psychologue- travailleur social pour livrer bataille contre maints fléaux : la drogue, les ravages de la famille brisée, l’école buissonnière, le bullying… You name it !

Tout en jonglant avec ces problèmes, les enseignants du secondaire, encadrés par les administrateurs des zones et de la quality assurance, tentent d’inculquer des valeurs et de faire acquérir des connaissances aux jeunes. Et ils réussissent. Ils n’ont pas le loisir de fermer l’oeil sur la médiocrité, car c’est Cambridge qui se charge de l’exercice d’évaluation.

Les enseignants du secondaire se démènent pour être à la hauteur des élèves aux compétences hétérogènes. C’est là que se trouve la noblesse de cette profession et la beauté de la démocratisation de l’éducation : le secondaire se charge de l’instruction de pratiquement toute la population des jeunes ; tous y ont accès alors même que tous n’ont pas le même niveau. Et c’est aux enseignants de rivaliser d’astuces pour combler les écarts. Il faut dire que ce n’est pas donné ! Beaucoup apprennent sur le tas avant d’entrer au MIE, qui heureusement dispense des cours de pédagogie et de didactique.

Vous avez tort de croire que le niveau intellectuel des élèves baisse et que les «élèves sont ignorants» et «nullement curieux». Franchement, on ne peut mesurer le quotient intellectuel de nos jeunes en fonction de leur performance ou intérêt pour les littératures du monde. Si les générations actuelles ne se montrent pas très littéraires, cela ne veut nullement dire qu’elles sont moins intelligentes. C’est simplement une question d’intérêt : d’autres filières leur semblent plus attirantes.

Vos propos sont blessants, mais le comble, c’est qu’ils apportent de l’eau au moulin des détracteurs, à l’image de ces parents qui accourent pour donner une correction aux maîtres et maîtresses du primaire pour des banalités. Mais le vrai danger est ailleurs : que le collège se transforme en champ de bataille entre enseignants et élèves. Cette éventualité ne relève nullement de la fiction, des événements malheureux de ce genre sur les campus de certains pays développés le démontrent clairement.

La population estudiantine à Maurice est beaucoup plus éduquée et inventive que jamais, mais elle pourrait l’être davantage. Pour cela, il faudra venir de l’avant avec des idées innovantes et ingénieuses. Renvoyer la balle dans l’autre camp ne suffira pas.

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