Sommes-nous bleus de peur ?

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Ici comme ailleurs, la liberté d’expression est un droit humain. Et tout comme les systèmes démocratiques qui se respectent à travers le monde, ce droit fondamental est ancré dans notre Constitution. Cependant, la jouissance de cette liberté nous impose des obligations tant d’ordre moral que de nature juridique : s’abstenir de tout propos fallacieux et dénué de tout fondement et entretenir un véritable devoir de mémoire reposant essentiellement sur des faits avérés.

Une opinion est le fruit d’un ensemble d’idées que l’on a dans un domaine déterminé basé sur des faits établis. Lorsque ces faits sont d’intérêt public, relatifs à l’État et à la nation et concernent le peuple dans son ensemble, le réflexe citoyen nous impose un devoir civique : exprimer le fond de notre pensée afin de réveiller la conscience populaire et ainsi porter le débat sur la place publique. Un débat qui se voudrait un brassage d’idées sur les questions d’intérêt national. Et non une bataille d’ego entre de pauvres mortels que nous sommes tous.

Un tel principe républicain n’est malheureusement pas à la portée de tous. Car, comme il est triste de le constater, nous vivons dans un modèle sociétal à deux niveaux. D’un côté, il y a celui qui reste fidèle aux principes pour le bien commun. De l’autre, il y a celui qui laisse pisser le mérinos pour des questions purement personnelles en passant sous la table pour boutiquer tous les arrangements possibles et qui ramène tout à une question d’individus.

Si nous sommes tombés si bas, entendon souvent, c’est parce que certains de nos politiciens ne sont pas à la hauteur. Ou alors, tout bonnement, ils ne savent et ne peuvent prendre de la hauteur. Ceux-là ne sont point dans l’action mais plutôt dans la réaction.

Pour réagir justement à une opinion émise par l’auteur de ces lignes, un de ceux qui, hélas, commande aux destinées de notre nation s’est fendu d’un «droit de réponse» auquel, bien entendu, il a droit comme tout citoyen. Mais voilà : alors qu’un droit de réponse permet de réfuter des arguments, notre décideur de sous-table a cru, sans doute, prendre de la hauteur en occultant allègrement ou en évitant sciemment tous les points avancés dans l’article d’opinion qui, de toute évidence, lui a fait mal et qui, devant l’évitement et la défausse, se cristallise aujourd’hui en un fait établi. Son droit de réponse mit en évidence des caractéristiques peu glorieuses pour quelqu’un qui, grisé par le pouvoir pour trop longtemps et dopé qu’il est par ses quelques zélotes, se voit déjà dans le costume d’un homme d’État :susceptibilité, puérilité et égocentrisme.

Le ridicule ne tue pas, dit-on. Mais le poisson pourrissant toujours par la tête, la bêtise, elle, prospère. Depuis la nuit des temps, elle est en marche et personne, ou presque, n’ose lui porter l’estocade salutaire.

«Toute opinion est assez forte pour se faire épouser au prix de la vie», disait Montaigne. Il ne faut donc jamais avoir peur de dire tout haut ce que les ermites de la rage silencieuse pensent tout bas. Au risque même de se faire traiter de tous les noms et de se voir affubler de tous les maux tout simplement pour quelques mots. Lorsque François Mitterrand, alors président de la République française, compara une section de la presse française à une meute de chiens après la mort de Pierre Bérégovoy, un éditorialiste avisé écrivit ceci : «Monsieur le Président, au nom de la race canine, permettez-moi d’aboyer encore.» Voilà une rhétorique qui a du chien !

De plus, les chiens n’aboient jamais pour rien. Ils le font souvent pour nous sortir de notre sommeil lorsqu’ils sentent un danger. La presse, quant à elle, est un chien de garde qui a pour mission de réveiller les consciences. Et elle retrouvera chez les observateurs politiques le même instinct.

Comment un peuple découvre-t-il soudain la réalité de son sort ? Il veut retrouver la vue que lorsqu’il est tombé au fond du puits. Et il ne voit clair lorsqu’il en sort. Sa remontée est souvent tributaire de la conscientisation. Chez nous, les bienfaits de l’industrie cannière sont connus : le sucre pour faire «la bouche doux» et la bagasse pour que la lumière soit. Mais n’occultons point les avantages sociétaux de la mélasse : c’est uniquement lorsque nous en sortirons que nous nous débarrasserons de notre léthargie voire notre inertie.

Notre devoir de conscientisation est d’autant plus vital lorsque nous avons sous les yeux une triplette gouvernementale qui démontre qu’elle est incapable d’ajuster son action à ses jactances préélectorales. Et qui tient bon uniquement grâce aux calculettes parlementaires alors que l’on sait que la quantité n’a jamais été garantie de qualité.

Combien de fumistes et d’imposteurs tolérerons-nous encore longtemps ?

Fort heureusement que la parole ne se lâche pas seulement dans les écrits. L’on entend désormais, dans la vie quotidienne aussi, les mots crus de la colère. Au lieu de jouer aux enfants gâtés à la susceptibilité exacerbée et de passer du chat noir au chat blanc pourvu qu’il leur permette d’attraper encore des souris, certains devraient mieux commencer à se regarder dans le miroir du peuple dans lequel ils ne verront, sans doute, point de mépris, de tristesse ou encore moins de pitié. Ils n’entendront que le sifflement de l’imprécation émanant d’une basse-cour déserte.

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